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La carte postale, une archive des grands ensembles

La sélection de cartes postales présentée par Renaud Epstein dans On est bien arrivés propose un regard inattendu sur les grands ensembles d’habitat social et leurs habitants, plus sensible et loin des stéréotypes.
Recensé : Renaud Epstein, On est bien arrivés. Un tour de France des grands ensembles, Paris, Éditions Le Nouvel Attila, 2022.

Ce livre original met en lumière un objet oublié, voire ignoré, la carte postale du grand ensemble d’habitat social. Le politiste Renaud Epstein y présente un échantillon d’un fonds de 3 000 cartes postales, neuves ou utilisées, qu’il a collectées au cours des trente dernières années lors de ses recherches sur les politiques de rénovation urbaine en France ; il publie également chaque jour depuis 2014 une carte sur son fil Twitter [1] « Un jour, une ZUP, une carte postale ». Dans l’ouvrage, soixante-six cartes postales sont reproduites, classées par région en un « tour de France ». Elles sont mises en regard de courts textes de statuts divers : extraits de romans ou de dialogues de films, de chansons, d’articles de presse, citations de chercheurs sur les grands ensembles. Le plus notable est la petite dizaine d’extraits, photographiés et retranscrits, du texte écrit au verso de la carte postale. Une introduction contextualise l’histoire des grands ensembles d’habitation et les productions iconographiques successives dont ils ont fait l’objet, principalement étatiques mais aussi issues de la culture populaire. Le livre est plaisant à parcourir et décale le regard sur l’objet historique, scientifique mais aussi médiatique qu’est le grand ensemble, à partir d’une source particulière, la carte postale.

Photographier les grands ensembles, de la cité radieuse au patrimoine du XXe siècle

Ce livre s’inscrit dans la continuité des travaux analysant la production visuelle photographique et filmique sur les grands ensembles, construits pour la plupart dans les années 1950 et 1960 (voir notamment Gauthey 1997, Mouchel et Voldman 2011, Canteux 2014). Raphaële Bertho (2014) a montré que la production publique de logements, issue principalement du ministère de la Reconstruction puis de l’Équipement, était au service d’un récit de l’État modernisateur, dans un contexte de construction massive de logements. S’ensuit un récit sur la dégradation matérielle et morale que connaît une grande partie d’entre eux au cours des décennies suivantes. Puis, au tournant du XXIe siècle, alors que la rénovation urbaine est lancée avec de grands programmes de démolition, une part significative des grands ensembles reçoit le label « patrimoine du XXe siècle » et l’inventaire général du patrimoine se voit confier la mission de les documenter. Le processus de patrimonialisation des grands ensembles et leur réhabilitation symbolique s’attachent à la préservation d’un bâti en partie menacé, alors que l’image des quartiers d’habitat social reste négative dans l’opinion publique, surtout pour ceux qui n’y habitent pas. La collection de cartes postales de Renaud Epstein commence à cette période. L’ambition de la publication est de montrer la diversité de ces grands ensembles et de saisir la vie sociale de leurs habitants afin de les déstigmatiser.

Donner à voir la diversité des grands ensembles

Les cartes postales des grands ensembles véhiculent le récit institutionnel en donnant une vision stéréotypée de la modernisation architecturale, du fait des conventions photographiques adoptées. En effet, ce sont pour l’essentiel des vues aériennes, technique adoptée à partir des années 1950 par les éditeurs de cartes postales. Ces images sont de deux types : vues obliques d’ensemble prises à moyenne altitude, soulignant la composition géométrique et la monumentalité, et vues à faible altitude qui détaillent des immeubles, des équipements et parfois des usages (Pousin 2012, p. 210-11) (figures 1 et 2). Ainsi, la sélection de cartes postales présentée dans l’ouvrage montre d’une part la cohérence des projets architecturaux du mouvement fonctionnaliste moderne, d’autre part une grande diversité des sites et des ensembles, souvent réalisés par des architectes de renom, différents pour chaque opération.

Figure 1. Moureux Ville Nouvelle, Pyrénées-Atlantiques

© Collection Renaud Epstein.

Figure 2. Sarcelles-Lochères, Val-d’Oise

© Collection Renaud Epstein.

Le livre fait écho à la démarche artistique de Mathieu Pernot (2007), qui a reproduit soixante cartes postales et leurs versos écrits dans sa série « Le meilleur des mondes ». Mais alors que la série de Pernot comprend une majorité de vues aériennes ou de plans d’ensemble – sans date ni localisation – donnant une impression de monumentalité uniforme, la sélection d’Epstein use davantage de plans rapprochés, pris en haut des immeubles ou à hauteur d’homme, et qui montrent des équipements (tabac, piscines, lacs, jeux pour enfants) donnant à voir une multiplicité de situations et d’usages (figures 3, 4 et 5). Epstein se démarque d’ailleurs explicitement de la série de Pernot (p. 15) en soulignant que celle-ci expose uniquement des cartes en noir et blanc colorisées en imprimerie, et que ce « choix retro-futuriste » donne une « vision idyllique et effrayante de la modernité », notamment lorsque cette série est mise en regard de la série « Implosion » représentant des démolitions d’immeubles en noir et blanc. Selon lui, elle condense ainsi le récit officiel. Dans son livre, Epstein a sélectionné des cartes sur une période un peu plus longue [2] ; ce sont à la fois des cartes colorisées ou en couleurs (et quelques-unes en noir et blanc) ou montrant plusieurs vues sur une même carte, ce qui nuance l’uniformité apparente des ensembles. Pour reprendre des catégories énoncées par Frédéric Pousin (2012, p. 214), R. Epstein privilégie des cartes postales qui renvoient à une esthétique de la familiarité plutôt que celles qui montrent la banalité de la production de logement de masse. Les deux démarches ne sont toutefois pas radicalement opposées, car tributaires du support de la carte postale ; les deux auteurs utilisent parfois les mêmes cartes (notamment celles du Clos Saint-Lazare à Stains, p. 84, ici figure 5).

Figure 3. Domaine du Grand-Vaux, Savigny-sur-Orge, Essonne

© Collection Renaud Epstein.

Figure 4. La piscine, Tours, Rives du Cher, Indre-et-Loire

© Collection Renaud Epstein.

Figure 5. Cité du Clos Saint-Lazare, Stains, Seine-Saint-Denis

© Collection Renaud Epstein.

Rendre compte de la vie quotidienne dans les cités

Les cartes postales de grands ensembles ont été produites en grande quantité et largement diffusées. Elles étaient vendues jusqu’au tournant des années 2000, dans les bars-tabacs ou supérettes des quartiers de grands ensembles, où l’auteur s’en est procuré. Ses autres sources de collecte sont les brocantes, dans lesquelles il a trouvé des cartes écrites. Traces de la vie ordinaire dans les cités, ces cartes constituent des archives populaires, dans la mesure où les textes des habitants sont des fragments de vie intime – ou plutôt « extime », puisqu’ils sont envoyés à d’autres, selon un geste de maîtrise de sa propre image (Tisseron 2001, p. 52).

La démarche de Renaud Epstein rejoint ainsi l’intérêt croissant des historiens et chercheurs en sciences sociales pour les expériences vécues et, de fait, pour les archives privées et familiales. Par exemple, l’historienne Clémentine Vidal-Naquet avait utilisé les cartes postales [3] envoyées et reçues par les soldats au front pour documenter l’histoire de la famille durant la Première Guerre mondiale. L’Anonymous Project [4], projet artistique présenté aux rencontres photographiques d’Arles de 2018, collecte des négatifs et diapositifs anonymes afin de donner une image de la vie ordinaire dans la seconde moitié du XXe siècle. L’association pour un musée du logement populaire (Amulop), qui s’intéresse à l’histoire du logement populaire à partir du quotidien de ses habitants, a organisé, dans deux logements de la cité Émile-Dubois à Aubervilliers, vouée à la démolition, une exposition sur « la vie HLM [5] », (16 octobre 2021-30 juin 2022). L’un met en scène la vie quotidienne d’une famille ouvrière en 1967, l’autre reconstitue les trajectoires de trois familles ayant successivement habité le quartier, des années 1950 à 2000, à partir des objets et documents cédés par les familles. Dans ce cadre, l’association lance plus largement un appel à recueillir les « expériences et les souvenirs » des habitants de la cité.

On est bien arrivés convoque aussi les souvenirs de la cité et rend hommage à leurs habitants. Les cartes postales publiées deviennent des témoins de la beauté passée de ces immeubles et de la vie sociale qui peut continuer de s’y déployer. Il s’en dégage une certaine nostalgie (surtout à la lecture de la postface de Xavier Capodano [6]), à l’égard de lieux emblématiques dont certains ont été démolis, et peut-être d’un âge d’or rêvé du grand ensemble, comme l’espace d’une promesse d’ascension sociale qui semble aujourd’hui révolue.

Bibliographie

  • Bertho, R. 2014. « Les grands ensembles. Cinquante ans d’une politique-fiction française », Études photographiques [en ligne], n° 31.
  • Canteux, C. 2014, Filmer les grands ensembles. Villes rêvées, villes introuvables, une histoire des représentations audiovisuelles des grands ensembles (milieu des années 1930-début des années 1980), Grâne : Créaphis éditions.
  • Gauthey, D. 1997. « Les archives de la reconstruction (1945-1979) », Études photographiques, n° 3.
  • Mouchel, D. et Voldman, D. (dir.). 2011. Photographies à l’œuvre. Enquêtes et chantiers de la reconstruction, 1945-1958, Paris : Jeu de Paume-Le Point du Jour.
  • Pernot, M. 2007. Le Grand Ensemble, Paris : Le Point du Jour.
  • Pousin, F. 2012. « La vue aérienne au service des grands ensembles », in M. Dorrian et F. Pousin (dir), Vues aériennes. Seize études pour une histoire culturelle, Paris : MétisPresses, p. 197-216.
  • Tisseron, S. 2001. L’Intimité surexposée, Paris : Ramsay.

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Pour citer cet article :

Florine Ballif, « La carte postale, une archive des grands ensembles », Métropolitiques, 16 janvier 2023. URL : https://metropolitiques.eu/La-carte-postale-une-archive-des-grands-ensembles.html
DOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.1872

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