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Perpignan, un laboratoire municipal du RN à l’épreuve de la présidentielle

Dans une France méditerranéenne où l’extrême droite s’enracine, Perpignan est la ville la plus importante gérée par le RN. L’élection présidentielle de 2022 montre que son implantation y reste fragile, mais que le RN pourrait étendre son emprise au-delà de la ville centre.

L’élection en 2020 de Louis Aliot à la mairie de Perpignan, qu’il présente comme la première alternance depuis 1957 à l’hégémonie municipale de la droite, induit trois changements (Giband et al. 2021). Le paysage politique local est d’abord profondément redessiné. Longtemps dominée par des équilibres droite/gauche (la droite contrôlant la ville et la gauche le département), la scène municipale oppose désormais un Rassemblement national (RN) majoritaire à une droite et un centre-droit morcelés et rivaux. Quant à la gauche, ne siégeant plus au conseil municipal, minoritaire au conseil de la Métropole, sa voix, hormis au conseil départemental, est quasi inaudible. Les changements sont ensuite à chercher dans les rapports entre l’État et la ville. L’élection d’un maire RN à Perpignan inquiète l’État et ses représentants locaux quant à la poursuite de dispositifs précédemment engagés, notamment dans les quartiers populaires (programme de rénovation urbaine, cité éducative, contrat de ville). Enfin, si cette élection a été vue comme un épiphénomène – le RN a réalisé une prise de taille, mais ce fut la seule –, c’est aussi pour le RN l’opportunité de faire de Perpignan un laboratoire municipal. Le nouveau maire annonçait ainsi vouloir « faire de Perpignan et des Pyrénées-Orientales le fer de lance de la reconquête nationale du RN ».

Les élections de 2022 étaient donc attendues à Perpignan, dans un contexte régional caractérisé par l’ancrage de l’extrême droite, dessinant de Perpignan à Beaucaire une possible France RN du Sud (Alidières 2018). Dans une ville pauvre (32 % de taux de pauvreté en 2019 selon l’INSEE) marquée par le poids du clientélisme politique (Maury 2008), les élections municipales ont laissé en suspens de nombreuses interrogations. Interrogations sur la nature de ce laboratoire du RN et sur la capacité de L. Aliot à initier des politiques répondant à des attentes multiples, voire contradictoires. Interrogations sur la composition hétéroclite de l’électorat RN qui, à Perpignan, fédérait en 2020 du « gitan au bourgeois ». Interrogations enfin quant à la capacité localement transformative du vote pour L. Aliot : ce dernier est-il en capacité, par son ancrage local, de faire basculer vers le RN une Métropole contrôlée par la droite et un conseil départemental détenu par la gauche ?

Perpignan, laboratoire municipal du RN : une réalité nuancée

Évoquer au sujet de Perpignan un laboratoire du RN est sans doute abusif. D’une part, parce que l’équipe constituée autour de L. Aliot est un assemblage hétéroclite de personnalités politiques de second ordre, quasi inconnues, et dont peu sont encartées au RN. La bannière « société civile » affichée masque mal l’absence de vision politique partagée. D’autre part, la ligne directrice du projet municipal reste floue et répond moins à un dogme RN en matière de politiques urbaines qu’à une volonté pragmatique de normalisation de la gestion RN d’une grande ville.

Une politique d’équilibriste et une gouvernance mayorale réduite

Davantage qu’un laboratoire, la politique mise en place par L. Aliot peut être définie comme une politique d’équilibriste devant articuler les fondamentaux du RN (propreté, sécurité) à la volonté d’apparaître comme un bon gestionnaire, tout en donnant des gages à un électorat multiple. Cette équation complexe est rendue encore plus difficile par l’inexpérience des nouveaux élus. Dans ce cadre, se met en place une gouvernance municipale réduite au cabinet du maire et à quelques élus proches de ce dernier. Celui-ci, conscient des faiblesses de son équipe, a eu à cœur de renforcer son équipe administrativo-politique en recrutant des chefs de service reconnus pour leur compétence, faisant au passage de belles prises politiques, à l’image d’un cadre administratif du conseil départemental de gauche. Cette gouvernance mayorale réduite s’articule autour d’un maire hyper communiquant et s’appuie sur des relais directs au sein des services administratifs, avec un faible rôle laissé aux maires adjoints.

À l’instar de la politique développée par R. Ménard à Béziers, voisine, celle de L. Aliot se construit autour du triptyque : sécurité, propreté et centre-ville. La sécurité figure au centre de l’action municipale : construction de commissariats de police municipale, recrutement de policiers municipaux omniprésents sur le terrain, même si leur présence est parfois contre-productive, comme en témoignent les tensions générées avec la population à Saint-Jacques, le quartier gitan situé en centre-ville (arrestation d’un enfant de 10 ans pour port d’armes en plastique en février 2022). La propreté fait l’objet d’une politique identique : abondant affichage municipal, sanctions aux contrevenants, achat médiatisé de matériel. Quant au centre-ville, il s’agit d’améliorer son attractivité commerciale via la gratuité du stationnement. Cette gratuité répond aux attentes d’un électorat de petits commerçants, mais aussi à une stratégie politique plus large visant à « remettre Perpignan au cœur de l’agglomération », avec en ligne de mire la conquête de la présidence de Perpignan Métropole Méditerranée.

Un laboratoire du RN sous le regard attentif de l’État

La politique de L. Aliot peut aussi être définie comme une politique attentiste placée sous le regard attentif de l’État. Il en ressort un faible intérêt pour les politiques sectorielles relatives à l’habitat, l’éducation prioritaire ou l’économie (Noël 2020). Dans ces secteurs où la conduite des politiques publiques associe plusieurs partenaires institutionnels, les actions engagées se situent dans une attitude suiviste. Le tout s’accompagne d’une stratégie du coup médiatique. Ainsi, alors que la ville est partenaire de la cité éducative (dispositif national déployé dans 200 villes qui fédère les acteurs publics et associatifs de l’éducation au sein d’un réseau d’éducation prioritaire), la municipalité, par la voix de son maire, a lancé son propre dispositif d’aides aux devoirs, de façon unilatérale et sans concertation. Cet épisode était destiné à montrer un maire en action dans les quartiers prioritaires. Cette action municipale se fait sous le regard attentif de l’État, soucieux de ne pas donner l’occasion au maire de se poser en victime : « Le maire n’agit pas, il réagit en attendant que l’État le victimise » (entretien avec un agent de la préfecture, octobre 2021).

Les enseignements de la présidentielle

Dans ce contexte singulier, la présidentielle de 2022 questionne la portée du vote d’adhésion au RN au prisme de son action municipale, mais aussi l’éventuel levier transformant aux échelles de la Métropole et du département. Au premier puis au second tour de la présidentielle, les résultats très disputés à Perpignan entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron interrogent en effet la solidité de l’ancrage municipal du RN (voir tableau 1 et figures 1 et 2), la presse locale titrant sur « la gifle donnée à Aliot » (L’Indépendant, 25 avril 2022). Au second tour, les électeurs de la ville ont donné une (courte) victoire à E. Macron sur M. Le Pen, démentant les prévisions optimistes des cadres locaux du RN envisageant un raz-de-marée.

Tableau 1. Résultats des deux tours de scrutin, présidentielles de 2017 et 2022

Source : ministère de l’Intérieur, 2022.

Figure 1. Candidat arrivé en tête dans les bureaux de vote de Perpignan (1er tour de la présidentielle 2022)

Conception et réalisation : D. Gibrand (UMR Art-Dev, 2022). Source : ministère de l’Intérieur, 2022 ; fond de carte : Ville de Perpignan, service des élections.

Les deux tours de la présidentielle donnent à lire un résultat RN en demi-teinte. Comparé à 2017, le premier tour de 2022 ne témoigne pas d’une évolution forte du vote RN. Au premier tour, Marine Le Pen progresse de 234 voix et ne parvient pas à s’imposer au second (tableau 2 et figure 3). Ceci tient à plusieurs raisons.

La concurrence d’autres candidatures semble avoir été particulièrement forte. Dans la ville de L. Aliot, le vote pour Éric Zemmour (9,6 %) est ainsi supérieur aux moyennes nationales (7,1 %) et régionales (7,7 %, figure 2). Si aucun quartier n’a placé É. Zemmour en tête, ses scores les plus élevés (12 à 16 %) se situent dans les faubourgs des ouvriers et des employés (Las Cobas, La Lunette), grands oubliés des politiques urbaines de ces dernières décennies, et dont les habitants ont radicalisé un peu plus leur vote. Le plus surprenant est la percée du vote en faveur de J.-L. Mélenchon (25,7 %) qui, à l’échelle de la ville, talonne celui pour M. Le Pen et progresse depuis 2017. L’ensemble dessine une carte électorale (figures 1 et 3) qui reprend les tendances observées depuis 2017, mais avec des évolutions sensibles (tableau 2).

Figure 2. Le vote Zemmour, un vote plutôt localisé dans les faubourgs ouvriers

Conception et réalisation : D. Gibrand (UMR Art-Dev, 2022). Source : ministère de l’Intérieur, 2022 ; fond de carte : Ville de Perpignan, service des élections.

Au premier tour, M. Le Pen progresse peu par rapport à 2017 (+ 234 voix), contrairement à J.-L. Mélenchon qui gagne près de 1 000 voix (987, tableau 2). M. Le Pen perd deux bureaux de vote pendant que J.-L. Mélenchon en gagne cinq. Ces bureaux de vote « perdus » par le RN sont en outre symboliques. Le premier est celui du quartier Saint-Jacques qui, en 2020, a fait basculer la ville au RN. Le second est celui d’un quartier pavillonnaire et ouvrier du Moyen Vernet, où M. Le Pen était en tête en 2017, puis le candidat LR aux municipales de 2020 et J.-L. Mélenchon au premier tour de 2022.

Tableau 2. Évolution des votes aux premiers tours des présidentielles de 2017 et 2022

Source : ministère de l’Intérieur, 2022.

Le vote en faveur de J.-L. Mélenchon se consolide dans les quartiers centraux populaires et progresse au sein de plusieurs faubourgs d’ouvriers et d’employés. Il fédère la totalité des quartiers populaires du centre-ville, des cités HLM et progresse dans des faubourgs qui avaient voté pour M. Le Pen en 2017 (Moyen Vernet, Mailloles) et L. Aliot en 2020 (Bas Vernet). Ce constat doit être minoré par l’importance de l’abstention dans ces quartiers, supérieure à la moyenne de la ville (figure 4). Le vote pour E. Macron reprend le leadership dans les bureaux de vote qui avaient placé F. Fillon en tête, soit les quartiers favorisés et bourgeois du centre-ville (Clemenceau, Les Platanes) et ceux des lotissements de cadres et de chefs d’entreprise de l’est (Mas Llaro, Mas vermeil ; figures 1 et 3). La carte électorale locale s’articule donc autour de trois ensembles : un centre-ville paupérisé, les cités HLM et des faubourgs d’ouvriers et d’employés modestes qui votent plutôt pour J.-L. Mélenchon puis E. Macron au second tour ; une périphérie de quartiers pavillonnaires à la lisière nord et sud de la ville, peuplée de classes moyennes, qui votent plutôt pour M. Le Pen ; enfin les quartiers aisés de l’est et du centre en faveur d’E. Macron.

Figure 3. Les rapports de force entre les deux finalistes de la présidentielle

Conception et réalisation : D. Gibrand (UMR Art-Dev, 2022). Source : ministère de l’Intérieur, 2022 ; fond de carte : Ville de Perpignan, service des élections.

Si, au second tour, M. Le Pen réduit sérieusement l’écart avec E. Macron (1 600 voix d’écart contre 8 000 en 2017), elle consolide ses positions dans les quartiers pavillonnaires des classes moyennes et recule ailleurs (quartiers populaires et faubourgs ouvriers). À l’évidence, le vote RN ne séduit pas les quartiers populaires ni les faubourgs ouvriers dans lesquels le vote Mélenchon progresse. La progression est plus marquée dans les quartiers HLM du Vernet, traditionnellement hostiles au RN.

Figure 4. Une abstention élevée dans les quartiers populaires du nord et du centre (1er et 2nd tours)

Conception et réalisation : D. Gibrand (UMR Art-Dev, 2022). Source : ministère de l’Intérieur, 2022 ; fond de carte : Ville de Perpignan, service des élections.

Figure 5. Évolution du vote en faveur de M. Le Pen entre 2017 et 2022

Conception et réalisation : D. Gibrand (UMR Art-Dev, 2022). Source : ministère de l’Intérieur, 2022 ; fond de carte : Ville de Perpignan, service des élections.

La remise en cause de l’alliance électorale du « gitan au bourgeois »

La carte de la présidentielle de 2022 laisse donc entrevoir une remise en cause de l’alliance électorale élargie qui avait porté L. Aliot au pouvoir. Deux changements de poids sont à signaler de ce point de vue.

D’une part, le vote des quartiers habités par les gitans, traditionnellement versatile, qui avait basculé du candidat LREM à L. Aliot en 2017, s’est cette fois orienté vers J.-L. Mélenchon puis vers E. Macron en 2022, dans un contexte de très forte abstention (77 % au 1er tour et 68 % au 2nd). Celle-ci est en partie le fruit du désamour entre les gitans et L. Aliot. Elle fait suite à un ensemble d’imbroglios impliquant des « leaders » de la communauté gitane et le maire (avec en filigrane des promesses électorales non tenues) et des tensions liées à la démolition d’un ancien commissariat de police (lieu de deal de drogue). Ces tensions ont pour caisse de résonance les vidéos d’un influenceur du quartier (Nasdas), mettant en scène « la chienneté » de Saint-Jacques. Celle-ci désigne les difficultés de vie des habitants du quartier marquées par l’insalubrité des logements (3 200 logements concernés, soit deux sur trois ; source : Ville de Perpignan), la saleté permanente des rues, le chômage record (83 % en 2019) et l’omniprésence du trafic de drogue. Elles attirent des millions de vues et ont même fait l’objet de reportages dans les médias internationaux (New York Times, The Guardian), abondamment commentés localement.

D’autre part, se consolide le vote stratège de la bourgeoisie locale. Si celle-ci a soutenu L. Aliot lors des dernières municipales, rassurée par une orientation somme toute libérale du projet municipal (faible fiscalité locale, aides aux commerçants en centre-ville), elle reste rétive à accorder son vote à M. Le Pen, représentant à ses yeux un illibéralisme nocif. Cette contradiction n’en reste pas moins stratégique pour une catégorie sociale toujours soucieuse de défendre ses intérêts.

Un basculement possible de la Métropole et du département

L’alliance électorale du « gitan au bourgeois », qui avait porté L. Aliot à la mairie en 2017, apparaît en partie fissurée, fragile et à géométrie variable au gré des enjeux électoraux. Pour autant, si la ville offre un score du RN en demi-teinte – qui semble y avoir atteint ses limites –, les espaces d’ancrage électoral du RN dans le périurbain perpignanais se renforcent. Sur les trente-cinq communes périurbaines de la Métropole, seule une n’a pas placé M. Le Pen en tête et vingt-deux lui offrent plus de 35 % des voix (figure 6). Cela paraît de bon augure pour L. Aliot qui, en conflit avec les élus LR de la Métropole, entend la conquérir d’autant plus facilement qu’un de ses rivaux, le maire LR du Barcarès, a été mis en examen. La conquête de la Métropole et du département semble donc possible pour un maire prêt pour les législatives (au 2nd tour de la présidentielle, les quatre circonscriptions des Pyrénées-Orientales ont placé M. Le Pen en tête) et qui a rallié des élus de droite.

Figure 6. Le vote dans les communes de Perpignan Méditerranée Métropole, 1er tour (2022)

Conception et réalisation : D. Gibrand (UMR Art-Dev, 2022). Source : ministère de l’Intérieur, 2022 ; fond de carte : Ville de Perpignan, service des élections.

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Pour citer cet article :

David Giband, « Perpignan, un laboratoire municipal du RN à l’épreuve de la présidentielle », Métropolitiques, 13 juin 2022. URL : https://metropolitiques.eu/Perpignan-un-laboratoire-municipal-du-RN-a-l-epreuve-de-la-presidentielle.html

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