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Les votes en milieux populaires : diversité électorale et hétérogénéité sociale

Dans l’ouvrage Votes populaires !, le collectif Focale propose une analyse localisée des comportements électoraux lors des élections présidentielles de 2017. Soulignant leur polarisation entre l’extrême droite et la gauche radicale, il éclaire de manière originale les trajectoires professionnelles, migratoires et résidentielles des classes populaires.
Recensé : Collectif Focale, Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale dans la présidentielle de 2017, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2022, 228 p.

Alors que Marine Le Pen mais aussi Jean-Luc Mélenchon ont de nouveau démontré, à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, leur capacité à attirer des suffrages d’électeurs appartenant aux classes populaires, le collectif Focale (pour FOndement de la Crise des ALternatives Électorales), qui regroupe une large équipe de (jeunes) chercheur·e·s en sciences sociales et politiques, nous offre dans cet ouvrage une analyse quantitative fine et localisée de l’orientation des votes au sein de territoires populaires. Votes populaires ! nous rappelle ainsi la pluralité des comportements électoraux des classes populaires, bien souvent réduits à l’abstention.

Une approche tout en contextes

Caractériser la politisation des classes populaires est un exercice bien périlleux tant les liens entre le champ politique et les populations les plus précarisées semblent distendus. Chaque élection est l’occasion d’observer cette désaffiliation dont l’abstention est le principal marqueur (Braconnier et Dormagen 2007). L’équation peut sembler toute trouvée : les classes populaires déçues et laissées de côté par le champ politique se seraient repliées vers leur sphère privée (Schwartz 2012) et auraient abandonné la lutte électorale.

Votes populaires ! nous rappelle cependant les limites de cette équation. En effet, les classes populaires continuent de voter, tout du moins aux élections présidentielles. Ainsi, au premier tour de 2017, selon l’enquête Participation électorale de l’INSEE, 78 % des ouvriers non qualifiés s’étaient rendus aux urnes. À la lumière de ce constat, le collectif Focale a choisi de s’appuyer sur une large enquête par questionnaire à la sortie des urnes, réalisée auprès des seuls votants, au sein de deux villes populaires, inscrivant ce livre dans la continuité du renouveau en France des approches contextuelles du vote.

Pour appréhender au mieux les logiques du choix électoral et du rapport au politique des classes populaires, l’ouvrage accorde une attention toute particulière aux contextes. Il resitue ainsi politiquement, socialement et économiquement les territoires étudiés (chap. 1), mais, à un niveau plus microsocial, s’intéresse aussi aux contextes de travail des enquêtés (chap. 3) ainsi qu’à leurs parcours migratoires (chap. 4) ou encore à ce que l’encadrement local fait au vote (chap. 5).

Plongée en territoire populaire : des bastions rouges face à une recomposition électorale

Si plusieurs travaux récents ont privilégié l’approche ethnographique pour saisir la politisation des classes populaires (Girard 2017) ou la diversité des choix électoraux (Agrikoliansky et al. 2021), le collectif Focale privilégie quant à lui une étude quantitative, basée sur 2 176 questionnaires remplis lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 à la sortie de dix-huit bureaux de vote répartis sur deux villes populaires : Méricourt (11 700 habitant·es, dans le bassin minier du Pas-de-Calais) et Villeneuve-Saint-Georges (32 620 habitant·es, en banlieue parisienne). Au-delà des limites intrinsèques à ce type d’étude, dont les auteur·ices offrent une présentation particulièrement fouillée (voir chap. 1), c’est le choix et l’approfondissement de l’étude de ces deux territoires qui constituent l’une des principales forces de cet ouvrage. Les deux cas analysés ont en effet pour point commun d’être des territoires majoritairement populaires (surreprésentation des ouvriers et des employés), d’avoir une histoire politique liée à la gauche, mais aussi d’être confrontés à des percées de l’extrême droite.

Les auteur·ices reviennent ensuite sur la recomposition des électorats dans le contexte de « tripartition du champ politique » de l’élection de 2017 (Gougou et Persico 2017). Loin de considérer cette élection comme une « séquence de disruption du champ politique français » (p. 64), le collectif montre que ces bouleversements s’insèrent dans des dynamiques plus profondes et anciennes et qu’ils résultent de micro-déplacements de « proche en proche » (p. 94). Les déplacements d’une partie des électeurs de N. Sarkozy vers E. Macron ou M. Le Pen d’une part et ceux d’électeurs de F. Hollande vers E. Macron et J.-L. Mélenchon d’autre part s’inscrivent ainsi dans une recomposition du champ politique sur le temps long, aboutissant à cette forme de tripartition du champ politique.

Les bases sociales de la polarisation : entre statut de l’emploi, parcours migratoire et encadrement local

Dans la continuité des travaux de Robert Castel (2008), les auteur·ices cherchent à appréhender les effets politiques de la précarisation du marché du travail. À cet égard, ils insistent sur l’intérêt de dépasser des enquêtes électorales souvent « déséconomisées » (p. 195) et de réintroduire les rapports différenciés à l’emploi et au travail pour saisir l’hétérogénéité politique et électorale des classes populaires (Peugny 2015). À l’aide d’une analyse des correspondances multiples (ACM), les auteur·ices démontrent que l’espace social des deux villes étudiées se structure majoritairement autour de « l’origine migratoire, [de] la stabilité contractuelle et [de] la stratification » (p. 126). Cette analyse multi-dimensionnelle permet ensuite de donner à voir cinq profils types d’expériences salariales permettant, entre autres, de distinguer les deux villes populaires, avec par exemple la forte présence d’hommes ouvriers travaillant dans le privé et sans origines migratoires à Méricourt, alors qu’à Villeneuve-Saint-Georges on trouve une plus forte proportion de personnes plutôt jeunes, dans des emplois précaires et issues de l’immigration.

L’ouvrage note ainsi que le Front national attire majoritairement les ouvriers du privé sans origine migratoire, contrairement à E. Macron qui attire des personnes légèrement plus hautes dans la stratification sociale. Quant à l’électorat de J.-L. Mélenchon, il est caractérisé par une « hétérogénéité importante » (p. 126) associant des populations victimes de la précarité ou de discrimination et des personnes plus stables professionnellement.

Les auteur·ices prolongent cette analyse fine en différenciant les parcours migratoires (intra-européens, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne et Asie) et en les mettant en perspective avec le degré de précarisation des individus. Cette approche « intersectionnelle » (p. 165) montre l’importance de penser ensemble ces critères pour comprendre leur influence sur le vote. Ainsi, si dans les deux villes le fait d’avoir un parcours migratoire extra-européen fait l’effet d’une « digue » contre le vote FN, les auteur·ices notent que, dans le cas de Méricourt, le niveau de précarité pour les populations sans parcours migratoire est fortement corrélé au vote Le Pen, et que les cas de protection salariale forte (fonctionnaires majoritairement) constituent au contraire une forme de barrage au vote d’extrême droite. À Villeneuve-Saint-Georges, le FN attire plutôt les « petits stables » (p. 166) tandis que J.-L. Mélenchon est soutenu par les travailleurs en contrats courts. Ces résultats permettent de prolonger les travaux de Violaine Girard sur le vote FN au sein des populations en ascension sociale tout en réfutant les théories visant à lier unilatéralement taux de chômage et vote FN. De même, ils permettent aussi de confirmer les travaux sur le tropisme à gauche des populations discriminées et victimes de « déni de francité » (Simon et Tiberj 2016).

Enfin, pour compléter cette approche intersectionnelle des votes, le collectif Focale requestionne la thèse du lien entre anomie sociale et vote FN (Beaud et Pialoux 1999). À Méricourt, un score élevé d’anomie tend à favoriser le vote FN, effet que l’on retrouve de façon plus faible à Villeneuve-Saint-Georges. A contrario, dans les deux villes, une forte insertion sociale favorise le vote Mélenchon. C’est l’appartenance à un syndicat ou à une association qui sont le plus fortement corrélées à ce vote de gauche. Quant à l’appartenance religieuse, catholique notamment, elle tend vers un vote FN quand elle ne s’accompagne pas d’une fréquentation régulière des offices religieux. Cette importance de l’encadrement local comme frein au vote FN se confirme lorsque l’on considère la durée d’emménagement. C’est particulièrement vrai à Méricourt, où la « culture politique ouvrière » (p. 194) est encore forte, et où la probabilité d’un vote Mélenchon augmente avec le temps d’habitation dans la ville. Le vote pour le FN semble quant à lui davantage concerner les populations récemment installées et dont l’arrivée dans un territoire socialement défavorisé pourrait produire un certain ressentiment.

Par l’ampleur de son enquête et par son approche localisée et contextuelle, le collectif Focale nous offre un éclairage important sur les comportements électoraux des classes populaires, loin d’être résumables au seul vote FN. Votes populaires ! démontre ainsi la pertinence d’une explication sociologique du vote articulant les régimes d’emplois aux parcours migratoires et aux ancrages locaux. L’ouvrage se conclut sur la polarisation des électorats populaires. D’un côté, les populations non racisées avec un bagage scolaire intermédiaire côtoient les populations racisées les plus précaires dans l’électorat de gauche. D’un autre côté, Marine Le Pen attire principalement les électeurs non racisés ayant majoritairement un niveau de diplôme faible et travaillant dans un milieu soumis à la concurrence. On peut toutefois regretter une approche très stricte du rapport au politique qui, sans doute parce qu’il est saisi dans le cadre d’enquêtes à la sortie des urnes, laisse de côté les rapports plus ordinaires. On aurait de même sans doute aimé en savoir plus sur le rapport de ces électeurs à l’État, aux inégalités ou aux différents enjeux de la campagne. Cet ouvrage invite dès lors à de nouvelles recherches pour affiner les enjeux de politisation qui pourraient éclairer cette polarisation des électorats populaires.

Bibliographie

  • Agrikoliansky, É., Aldrin, P. et S. Lévêque. 2021. Voter par temps de crise. Portraits d’électrices et d’électeurs ordinaires, Paris : PUF.
  • Beaud, S. et M. Pialoux. 1999. Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris : Fayard.
  • Braconnier C. et J.-Y. Dormagen. 2007. La Démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris : Gallimard.
  • Castel, R. 2008. « La citoyenneté sociale menacée », Cités, n° 35, p. 133-141.
  • Girard, V. 2017. Le Vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain, Vulaines-sur-Seine : Éditions du Croquant.
  • Gougou, F. et S. Persico. 2017. « A New Party System in the Making ? The 2017 French Presidential Election », French Politics, vol. 15, n° 3, p. 303-321.
  • Peugny, C. 2015. « Pour une prise en compte des clivages au sein des classes populaires. La participation politique des ouvriers et des employés », Revue française de science politique, vol. 65, n° 5-6, p. 735-759.
  • Schwartz, O. 2012. Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris : PUF.
  • Simon, P. et V. Tiberj. 2016. « Les registres de l’identité. Les immigrés et leurs descendants face à l’identité nationale », in P. Simon, C. Beauchemin et C. Hamel (dir.), Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France, Paris : Ined Éditions, p. 531-558.

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Pour citer cet article :

Pierre Wadlow, « Les votes en milieux populaires : diversité électorale et hétérogénéité sociale », Métropolitiques, 18 avril 2022. URL : https://metropolitiques.eu/Les-votes-en-milieux-populaires-diversite-electorale-et-heterogeneite-sociale.html

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