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Les Zoocities et le voisinage multispéciste : des barrières à la bonne distance ?

Et si les animaux sauvages s’installaient massivement dans nos villes ? Les zones urbaines procurent déjà un habitat à de multiples espèces animales. Dans Zoocities, Joëlle Zask réfléchit aux formes de leur potentielle coexistence avec les humains.
Recensé : Joëlle Zask, Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville, Paris, Premier Parallèle, 2020, 256 p.

Au départ de l’enquête. Un grand retournement

Et si les animaux sauvages s’installaient massivement dans nos villes ? C’est l’expérience de pensée que propose Joëlle Zask dans son ouvrage Zoocities (Zask 2020). Prenant pour point de départ le confinement du printemps 2020, où des animaux sauvages sont apparus sous nos fenêtres, la philosophe constate que les zones urbaines procurent un habitat à bien des espèces animales. C’est « le grand retournement » (p. 14). Les espaces ruraux se détériorent, tandis que le biotope urbain s’améliore. La ville devient plus accueillante envers la faune sauvage en raison de la faible présence de prédateurs, de l’abondance de nourriture et d’abris, de la facilité de circuler et de la multiplicité d’usages possibles. Comment dès lors penser la ville pour faire face à ces changements ?

Le propos mobilise de multiples exemples, une riche bibliographie scientifique et des références culturelles variées (de Babar au Panneau d’Urbino en passant par Nintendo). Quatre moments se dégagent des vingt-sept chapitres. Dans un premier temps (chapitres 1 à 6), l’autrice propose un panorama critique de la ville : si celle-ci apparaît comme refuge, elle est aussi pensée comme civilisatrice et gestionnaire, contre-nature et anti-démocratique. Après les représentations de la ville sont mises en évidence celles de l’animal sauvage urbain (7 à 13) : il s’agit d’expliquer l’impression de dégradation ontologique de l’animal sauvage en ville. Le troisième moment (14 à 22) porte sur le mode de coexistence avec les animaux sauvages : la philosophe, insistant sur la pluralité des espèces, introduit la notion de voisinage pour appréhender le côtoiement avec les bêtes. Enfin (23 à 27), elle en tire des conclusions en termes d’urbanisme. Le côtoiement avec les animaux sauvages se fait non dans la ville, mais dans la cité qui, multispéciste et évolutive, rend possibles des alliances effectives.

Joëlle Zask, en repensant les relations entre espèces, cherche à renouveler notre vision de l’urbain : elle invite à voir le monde par le regard que les interactions avec les animaux sauvages contribuent à créer. En insistant sur l’ontologie de l’animal sauvage urbain, la critique de la ville et l’écologie de la bonne distance, l’enjeu est ici de comprendre comment, par une démarche soucieuse des animaux sauvages, l’autrice pense les modalités d’un côtoiement urbain multispéciste.

Repenser les catégories avec l’animal sauvage urbain

Comment comprendre le terme « sauvage », s’il peut désigner un être qui évolue dans un environnement bitumeux ? Zask propose une recherche ontologique, qui commence par analyser les représentations du sauvage. Le sauvage s’inscrit au sein d’une dichotomie avec le domestique : ces catégories s’excluent et s’opposent, au sens où la nature sauvage est l’autre de la civilisation, entendue comme culture et domestication. Bien plus, cette dichotomie est polarisée et donc dualiste : « du sauvage au domestique, on va généralement du supérieur à l’inférieur » (p. 51).

La philosophe souligne les motifs d’authenticité originelle, de ressourcement et d’idéal de liberté que charrie la wilderness, la nature sauvage (p. 54). Si la wilderness est perçue positivement, c’est tout le contraire du wild, la sauvagerie, qui renvoie au domaine des bêtes féroces, dangereuses et incontrôlables. Le wild devient le terreau sur lequel se déploie l’esprit de conquête. La nature s’avère ainsi écartelée entre la wilderness et le wild, entre étendues vierges et danger. C’est entre ces deux extrêmes, en un juste milieu, que Zask propose de renouveler l’acception du sauvage.

L’installation en ville des animaux sauvages évoque une perversion de l’idéal du sauvage, au sens où l’authenticité reflue mais la dangerosité persiste. L’animal est perçu comme migrant, clandestin, invasif, nuisible, opportuniste, voire comme délinquant. La ville elle-même est pensée sans l’animal, comme en témoigne, d’une part, la carence légale et culturelle à l’égard des animaux sauvages et, d’autre part, les nombreux dispositifs de répulsion, voire d’extermination des animaux dits indésirables. L’impression de dégradation ontologique des animaux sauvages urbains serait ainsi une réaction au bouleversement de la séparation, devenue largement imaginaire, entre vie urbaine et monde sauvage.

L’analyse évoque une catégorisation des animaux – domestiques, opportunistes, liminaires, féraux ou familiers [1] –, mais se concentre sur la notion d’imprévisibilité : les animaux nous surprennent et nous sortent de la stabilité contrôlée du quotidien. L’autrice tient cependant à maintenir le terme de sauvage, en le liant à l’imprévisibilité : le sauvage, avec sa part de « merveilleux » (p. 105), renverrait précisément à ce qui n’était pas prévu.

De la critique de la ville à la cité multispécifique

Rien n’est plus contraire à l’esprit de la ville que d’accepter l’imprévisible des animaux (p. 108). La ville suggère à la fois un enfermement et une élévation civilisatrice : elle apparaît idéalement comme une forteresse imprenable, coupée de la nature, s’élevant vers le ciel pour se dégager de l’existence matérielle. L’esprit géométrique, aménagiste et fonctionnaliste marque son développement rationnel, hors du temps et de l’histoire. Enfermant la population et la nature dans les grilles d’un plan inamovible, à l’image du panneau peint de la Cité idéale, la ville exprime un programme politique de gestion.

Comment transformer l’idée de ville pour qu’elle rende possible et bienvenu le côtoiement imprévisible avec les bêtes ? Alors que la ville gestionnaire, fermée, évoque le confinement, l’identité et la segmentation, tout en s’opposant à la nature, la cité est ouverte et se fonde sur du partage, de la pluralité, de la communauté, en intégrant la nature. Multispéciste, la cité est associative et plurielle : chaque espèce intègre et requalifie les données locales en laissant des traces, en creusant ou en bâtissant. Ainsi, la présence des animaux accroît l’hétérogénéité de la ville et l’idéal de la cité est reformulé : « contrairement à la ville qui se veut le maître de la nature, la cité s’en fait l’élève » (p. 227).

La cité est aussi évolutive : les animaux sauvages diversifient les usages et imposent de composer avec l’imprévisible. Puisque la cité repose sur un flux permanent où rien n’est fixe ni définitif, « les infrastructures se doivent d’avoir la flexibilité et l’adaptabilité nécessaires à une évolution dont la direction est inconnue » (p. 217). Comme l’« architecture mobile » de Yona Friedman (Friedman 2020) ou la « ville adaptative » de Patrick Geddes (Geddes 1994), la cité de Zask fait appel à un design évolutif, fondé sur une « philosophie du laisser-vivre » (p. 169). Faire la cité évolutive suppose de renoncer d’une part au contrôle et au management rationnel, d’autre part à un non-interventionnisme radical. Par accompagnements et propositions, il s’agit de « délimiter sans enfermer, de canaliser sans étouffer » (p. 195). On regrette cependant que ce design évolutif n’inquiète ni la culture du projet, ni la légitimité hégémonique de la figure de l’architecte.

Les animaux ne sont pas nos amis : une distance problématique

L’hypothèse de notre obligation de côtoyer les animaux étant posée, la question qui oriente l’ouvrage est celle de « savoir comment faire place » (p. 111). Penser le côtoiement avec les animaux sauvages se heurte à deux difficultés : d’un côté, le caractère incontrôlable de l’animal sauvage justifierait son extermination et, de l’autre, le fait qu’il ait perdu son habitat justifierait que nous le protégions (p. 108). L’enjeu est donc de réfléchir aux modalités de coexistence sur le mode de l’alliance.

Paradoxalement, la philosophe n’insiste pas sur nos ressemblances avec les animaux sauvages, mais sur nos différences insurmontables. Entre eux et nous, un certain nombre de barrières garantiraient la pluralité au sein des communautés vivantes. Zask confère à la notion de barrière d’espèces une dimension normative : l’entretenir serait une tâche prioritaire dans une situation caractérisée par l’afflux croissant de bêtes sauvages dans les villes (p. 137).

« Les animaux […] ne sont pas nos amis » (p. 136) : si cette thèse permet d’aller à contre-courant d’une conception contestable de l’harmonie de la nature, sa défense insistante paraît problématique, à trois titres. Tout d’abord, la généralisation de la notion de barrière d’espèces ne tient aucun compte de la remise en cause du concept d’espèce par les humanités environnementales (Lestel 2007 ; Tsing 2017) et l’écologie évolutive (Margulis et Sagan 2000). Ensuite, Zask insiste sur la pluralité, mais utilise un discours homogénéisant, abstrait et dualiste : elle oppose non pas les espèces multiples les unes aux autres, mais « l’animal » aux êtres humains. Enfin, l’argument pour défendre la notion de barrière d’espèces semble reposer sur un épouvantail théorique, celui du mélange. Se référant aux récits bibliques antédiluviens, l’autrice suggère que l’absence de barrière entraîne la confusion des espèces, une perspective moniste où la pluralité n’est plus.

La notion de « bonne distance » permet cependant de penser la coexistence avec les animaux sauvages. Relationnelle et qualitative, elle agence les relations multispécifiques dans la cité : elle implique des considérations spatiales, pour articuler les niches des êtres vivants. Dans la cité inclusive où est possible le côtoiement mesuré, la bonne distance vient qualifier « l’écologie du voisinage » (p. 161). Entre l’éloignement extrême et la superposition, les liens faibles du voisinage participent de la distanciation : ils invitent à penser la cité sur le mode de l’oïkos, c’est-à-dire de la maisonnée, qui comprend des êtres humains, des animaux, des potagers et des vergers ou encore des forêts voisines (p. 206) [2].

Une déroutante référence à l’arche de Noé parcourt l’ouvrage, en tant que modèle pour penser la cité. Noé y apparaît comme « l’équivalent symbolique de l’écologue » (p. 146) : il raisonne en termes d’écosystème et de complémentarité et non en termes de bien-être animal, il agit en zoologue, vétérinaire et éthologiste, et son action est indexée sur les sciences naturelles et non sur l’amour des bêtes (p. 147). Il est le gardien des animaux et cette fonction pastorale, qu’il aurait « en vertu de son espèce » (p. 150), ne lui conférerait aucun avantage, aucun pouvoir transcendant : elle ne le placerait pas au-dessus de la création, mais l’y intégrerait. Tout en soutenant que les interactions avec les animaux en général sont « nécessairement asymétriques » (p. 182), Zask pense pouvoir maintenir la figure du gardien et nier toute forme de rapports hiérarchiques de domination. Cette référence à Noé semble au contraire demeurer le témoin d’une conception paternaliste et gestionnaire du vivant.

Vers une écologie urbaine des passages

Si l’annonce d’une enquête effectuée à partir des interactions avec les animaux sauvages était prometteuse, Zask échoue face aux exigences de son programme : elle ne parvient pas à penser un mode de coexistence qui échappe aux problèmes du dualisme et de la domination. L’ouvrage met néanmoins en évidence l’importance des flux et des passages pour penser la ville. Il fait ainsi des mouvements, des déplacements et des migrations un phénomène universel : « s’il fallait représenter la terre du point de vue des interactions entre niches et passages, on montrerait, non des parcelles, des frontières et des habitations […], mais, comme le font les Aborigènes d’Australie sur les écorces qu’ils peignent, des voies et des failles, des pistes d’animaux sauvages, des vents, des courants circulant entre des lieux sacrés » (p. 198-199). Les passages, les sillages pluriels et les lignes de fuite deviennent alors un enjeu à la fois écologique et politique pour éviter l’inhabitable, pour penser et vivre la ville contemporaine.

Bibliographie

  • Ferdinand, M. 2019. Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris : Éditions du Seuil.
  • Friedman, Y. 2020. Architecture mobile, vers une cité conçue par ses habitants (1958-2020), Paris : L’éclat poche.
  • Geddes, P. 1994. L’Évolution des villes  : une introduction au mouvement de l’urbanisme et à l’étude de l’instruction civique, Paris : Temenos.
  • Lestel, D. 2007. L’Animalité. Essai sur le statut de l’humain, Paris : L’Herne.
  • Margulis, L. et Sagan, D. 2000. What is Life ?, Berkeley : University of California Press.
  • Tsing, A. L. 2017. Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris : La Découverte.
  • Zask, J. 2020. Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville, Paris : Premier Parallèle.

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Pour citer cet article :

Julie Beauté, « Les Zoocities et le voisinage multispéciste : des barrières à la bonne distance ? », Métropolitiques, 14 juillet 2021. URL : https://metropolitiques.eu/Les-Zoocities-et-le-voisinage-multispeciste-des-barrieres-a-la-bonne-distance.html

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