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Une histoire du crime à Buenos Aires

Un ouvrage traduit en français donne accès à l’analyse que propose l’historienne argentine Lila Caimari des acteurs et des représentations de la criminalité dans la Buenos Aires de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres.
Recensé : Lila Caimari, La Cité du crime. Buenos Aires 1880-1940, Paris, CNRS Éditions, 2019, 208 p. Préface de Dominique Kalifa.

La Cité du crime se présente comme une introduction aux recherches que l’historienne argentine Lila Caimari mène depuis le début des années 2000. Contribution importante au champ de l’histoire culturelle, ainsi que le rappelle la préface de Dominique Kalifa, les travaux de Caimari n’ont eu de cesse de saisir les représentations d’une « culture du crime » (p. 10) au tournant des XIXe et XXe siècles, depuis l’étude des dispositifs répressifs (Caimari 2004) jusqu’à l’analyse d’une modernité médiatique attentive aux transformations de la criminalité (Caimari 2012).

La chronologie retenue court des années 1880, marquées par la grande alluvion migratoire venue d’Europe (Devoto 2003) et par l’inclusion définitive du pays dans les circuits de la mondialisation (Regalsky 1986), jusqu’aux décennies de l’entre-deux-guerres, dominées par l’apparition de nouvelles peurs sociales, telles que la « crise de la race », topoï que mobilisent à l’envi experts et technocrates argentins au cours des années 1920-1930 (Reggiani et González Bollo 2007). Aussi, le long demi-siècle étudié par Lila Caimari correspond à un moment de mutations décisives pour l’Argentine, tant du point de vue socio-économique que politique – le suffrage universel masculin est instauré en 1912 –, qui apparaissent comme le creuset de nouveaux imaginaires sociaux. Caimari propose, avec La Cité du crime et ses cinq chapitres – le premier ayant valeur d’introduction, le dernier de brève conclusion –, une réflexion qui s’intéresse tout autant aux acteurs, aux instruments et aux territoires de la criminalité qu’à ses représentations.

De quels crimes parle-t-on ?

Après avoir rappelé que le crime est très présent dans l’imaginaire portègne [1] de la Belle Époque (p. 18), Caimari tente de caractériser la criminalité porteña au tournant des XIXe et XXe siècles. Réunissant des sources statistiques tributaires d’un enregistrement peu homogène des plaintes sur l’ensemble de la période, l’historienne démontre que les atteintes à la propriété connaissent plusieurs pics, qui correspondent aux moments de crise, comme la crise Barings de 1890 [2] ou la Première Guerre mondiale (p. 38). Les années de l’entre-deux-guerres coïncideraient quant à elles avec plusieurs baisses successives de la criminalité. Caimari met toutefois en garde contre une lecture trop hâtive des matériaux statistiques : si l’on croit parfois discerner une augmentation des délits, cela ne signifie pas nécessairement que la ville est moins sûre que par le passé, ainsi que tendent à l’indiquer les chroniques nostalgiques d’une époque où Buenos Aires n’était qu’un gros bourg que l’on se représente, rétrospectivement, comme paisible.

La population quadruple au cours des trois décennies qui précèdent la Grande Guerre : Buenos Aires, ville portuaire largement ouverte aux flux migratoires, capitale fédérale de l’Argentine depuis 1880, compte un million et demi d’habitants en 1914. Cette augmentation rapide du nombre d’habitants s’accompagne d’une urbanisation accélérée propice aux accidents : une ville en chantier recèle mille dangers pour le piéton qui se fraye un chemin au milieu des échafaudages. Aussi l’historienne note-t-elle l’apparition de procès « pour imprudence » qui concordent avec une augmentation du nombre d’homicides involontaires (p. 46). De façon comparable, la seconde moitié des années 1920 connaît une augmentation des homicides qui reflète le bond des accidents de la route (p. 156) dans un pays qui compte, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le plus grand nombre d’automobiles d’Amérique latine – environ 420 000 au début des années 1930 (Piglia 2014).

Criminalité et progrès technique

L’un des principaux apports de l’ouvrage se situe dans la corrélation entre innovation technique et nouvelles modalités de l’action criminelle. À la fin du XIXe siècle, l’essor de la navigation à vapeur favorise l’apparition d’une nouvelle catégorie de voleurs, présentés comme des « chevaliers d’industrie », qui voyagent sur les bâtiments des grandes compagnies transatlantiques et tirent parti de la mobilité des « milieux les plus cotés de la high society » (p. 79) pour commettre leurs forfaits. Ces « voleurs voyageurs » (p. 152) apparaissent comme un « sous-produit imprévu de la modernisation économique et de l’accélération du mouvement » (p. 80).

Dans l’entre-deux-guerres, le développement du réseau téléphonique argentin – en 1926, 45 % des appareils téléphoniques latino-américains sont installés en Argentine, le plus souvent à Buenos Aires – fait émerger de nouvelles pratiques criminelles et la police met en garde les usagers contre le « risque de l’infiltration de la menace extérieure dans l’intimité du foyer », les conversations téléphoniques pouvant être un « canal d’information » pour les bandits (p. 99). Cette expansion du réseau téléphonique argentin est concomitante de l’amélioration du réseau routier et de « l’automobilisation » de la société (p. 185), qui fournissent aux gangsters des années 1920-1930 de nouvelles ressources. Il est en effet désormais possible de profiter de la bonne qualité du revêtement des routes nationales pour semer les forces de l’ordre et s’élancer hors de la capitale fédérale aussitôt le crime perpétré. Dans les chroniques criminelles de la presse à grand tirage, les « voleurs voyageurs » cèdent ainsi la place aux gangsters, sur lesquels les journalistes projettent les attributs d’Al Capone, voire de sa stylisation hollywoodienne ; ce qui conduit l’historienne à parler de processus d’« alcaponisation » pour caractériser le ton des chroniques policières de la fin des années 1920 (p. 161).

Mais si le développement des grands réseaux urbains favorise de nouveaux modes opératoires qui transforment la criminalité, l’urbanisation coïncide aussi avec les progrès de l’éclairage public, gage de sécurité pour les habitants des quartiers périphériques. À ce titre, l’électrification du réseau au tournant des XIXe et XXe siècles est perçue comme une « extension de l’ordre » (p. 97) : à Buenos Aires comme ailleurs, ce changement technique est mis au service de la sacralisation de la propriété – problématique par ailleurs défrichée par l’ouvrage pionnier de Delattre sur la nuit à Paris au XIXe siècle (Delattre 2000).

Une « géographie de la peur » constamment remodelée

L’ouvrage explore les territoires du crime et appréhende l’espace à la fois comme une ressource pour les bandits et comme le support de nombreux discours, tenus tant par les policiers que par les journalistes. On regrette seulement que l’étude matérielle des lieux délictueux, de leur localisation et de leurs agencements, cède le pas devant une analyse de leurs évocations discursives et des « stratégies graphiques » à l’œuvre dans la représentation du crime (p. 170).

La croissance démographique sans précédent que connaît Buenos Aires à partir des années 1880 ébranle les rouages d’un contrôle policier ancien qui associe à chaque îlot de la ville un gardien de la paix censé en connaître tous les habitants. Désormais, les rues constituent un « univers physionomique auquel s’incorporent chaque semaine des milliers d’individus nouveaux » (p. 51), ce qui met à l’épreuve la mémoire des agents de police. Dans le même temps, l’urbanisation accélérée que connaît la banlieue porteña permet à ceux qui savent jouer des limites floues entre la ville et la pampa d’utiliser les « bas-fonds » comme territoires de repli et de dissimulation – sous ce rapport, les analyses de Caimari font écho aux travaux de Kalifa sur l’imaginaire des bas-fonds (Kalifa 2013). Ces « bas-fonds » constituent également un « savoir » forgé par les policiers qui y enquêtent et par les journalistes qui traduisent la connaissance qu’ils en ont « en images et en anecdotes » à destination de leurs lecteurs (p. 66). Ce savoir en partage est l’occasion pour Caimari d’étudier la mise en concurrence des forces de l’ordre et des chroniqueurs : le journaliste en quête d’informations qui parcourt la ville en tous sens apparaît comme le véritable héros des récits policiers que la presse propose journellement à ses lecteurs (p. 137).

Les méfaits des « voleurs voyageurs » des années 1890 et 1900 s’inscrivent dans un espace atlantique globalisé. Cette dilatation des territoires du crime engage les forces de police à mettre sur pied de nouvelles techniques de contrôle. Recourant aux potentialités de la photographie, de l’anthropométrie (mesures morphologiques pratiquées sur un suspect) et de la dactyloscopie (relevé des particularités des doigts à des fins d’identification), la police porteña, de concert avec ses homologues des grands ports européens et sud-américains (Galeano et García Ferrari 2011), participe aux tentatives de contrôle transnational des anarchistes, perçus comme une des principales menaces criminelles au tournant des XIXe et XXe siècles. Il en résulte que les anarchistes sont le « premier groupe dissident dont la description se fait à l’échelle globale » (p. 146).

Au sortir de la Première Guerre mondiale, tandis que « les bas-fonds se dissolvent avec l’expansion de la lumière », la « nouvelle mobilité du crime », liée à « l’automobilisation », engendre une « nouvelle géographie de la peur » (p. 179). Désormais, « rien ne peut garantir la séparation entre lieux sûrs et lieux dangereux » (p. 185). Les chroniques criminelles, « à travers un ensemble d’histoires de basse intensité », dessinent les contours de « foyers d’illégalité » qui deviennent des hauts lieux du journalisme policier des années 1930 (p. 183). Dans l’imaginaire porteño, une localité comme Avellaneda, située aux portes de la capitale fédérale, finit par apparaître comme un lieu de violence et de corruption – connotations qui, aujourd’hui encore, demeurent attachées à cette commune du sud de Buenos Aires.

L’ouvrage s’achève sur une rapide évocation des prolongements possibles de cette histoire de l’imaginaire du crime à Buenos Aires, les nouvelles technologies de l’information n’ayant de cesse d’incorporer des « recoins » (p. 196) supplémentaires du Grand Buenos Aires – ainsi désigne-t-on l’aire urbaine qui entoure la capitale fédérale et rassemble plus de 10 millions d’habitants – à une géographie de la peur toujours plus étendue.

Bibliographie

  • Caimari, L. 2004. Apenas un delincuente. Crimen, castigo y cultura en la Argentina (1880-1955), Buenos Aires : Siglo Veintiuno.
  • Caimari, L. 2012. Mientras la Ciudad duerme. Pistoleros, policías y periodistas en Buenos Aires (1920-1945), Buenos Aires : Siglo Veintiuno.
  • Delattre, S. 2000. Les Douze Heures noires. La nuit à Paris au XIXe siècle, Paris : Albin Michel.
  • Devoto, F. 2003. Historia de la inmigración en la Argentina, Buenos Aires : Sudamericana.
  • Galeano, D. et García Ferrari, M. 2011. « Le bertillonnage en Amérique du Sud », Criminocorpus [en ligne].
  • Kalifa, D. 2013. Les Bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, Paris : Éditions du Seuil.
  • Piglia, M. 2014. Autos, rutas y turismo : el Automóvil Club Argentino y el Estado, Buenos Aires : Siglo Veintiuno.
  • Regalsky, A. M. 1986. Las inversiones extranjeras en la Argentina, 1860-1914, Buenos Aires : Centro Editor de América Latina.
  • Reggiani, A. H. et González Bollo, H. 2007. « Dénatalité, ‘‘crise de la race’’ et politiques démographiques en Argentine (1920-1940) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 95, p. 29-44.

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Pour citer cet article :

Thibault Bechini, « Une histoire du crime à Buenos Aires », Métropolitiques, 28 mars 2022. URL : https://metropolitiques.eu/Une-histoire-du-crime-a-Buenos-Aires.html

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