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Essais

Un autre Paris était-il possible ?

La « littérature urbaine » selon Philippe Le Guillou
Un autre Paris était-il possible ? La question posée aux temps pompidoliens par le détour de la littérature ne cesse de se poser au présent, comme si la crise de l’identité urbaine était l’ordinaire permanent de la capitale et son débat urbanistique sans cesse actualisé, à l’image de la transformation des Halles.

« Paris sera toujours Paris » : cette assertion semble réserver à la capitale une forme de destinée anhistorique dont l’identité, comme en apesanteur, ne changerait pas. Rien de plus faux et approximatif, mais également, dans un élan simultané, rien de plus exact que ce refrain de la chanson interprétée par Maurice Chevalier en 1939. Cette énonciation paradoxale liminaire trouve dans le dernier roman de Philippe Le Guillou, Les Années insulaires (2014), une forme d’illustration à laquelle la période pompidolienne – ambivalente pour ses contemporains et longtemps sévèrement jugée par les historiens – se prête à merveille. En effet, par-delà la restitution de l’esprit des années 1960‑1970 et du rôle qu’y joua un président plein d’ambitions, parfois décriées, pour la capitale de la France, c’est à une actualisation du débat urbanistique parisien qu’invite cet ouvrage.

La littérature par-delà l’histoire urbaine ?

À force de fines et justes touches, le détour par la licence littéraire peut aider à mieux comprendre la ville et aussi les modalités d’écriture de l’histoire urbaine avant son inscription dans les manuels et ses éventuelles inévitables révisions à venir, une fois celles-ci suffisamment mûries. La publication de travaux récents de diverses natures invite à se poser la question suivante : Georges Pompidou, vu par les historiens dans son rapport à Paris et au Grand Paris, sort-il plus « vrai » ou véridique que du filtre émotionnel d’un écrivain ? [1] Remarquons, au-delà de ce roman qui vient à point nommé, que la période commence à passionner les chercheurs et que la réévaluation de Pompidou lui-même s’impose au fil des nombreuses études et synthèses (Pawin 2013 ; Vigreux 2014 ; Tricaud 2014 ; Lejeune 2015).

Pour sa part, Philippe Le Guillou est un (grand) écrivain, à l’œuvre reconnue et assurément éclectique, riche d’essais, de romans, de poésies et d’albums. À chaque ligne, il donne à lire une compréhension sensible et informée de la réalité qu’il traverse et consigne, dans un style pur que Julien Gracq, son maître avoué en littérature urbaine, ne reniait et ne renierait pas. Tant et si bien que, de l’auteur de La Forme d’une ville ou d’Autour des sept collines, Le Guillou peut avec légitimité prétendre être le successeur.

En l’occurrence, il s’agit de tenter de fixer Paris, ville qu’il connaît bien. Depuis Les Années insulaires, édité en 2014 dans la collection blanche de Gallimard, un nouvel essai est paru – Paris intérieur (2015) [2] – qui suggère à chaque page une familiarité réelle avec certains quartiers de la capitale, au centre de la Rive droite, à proximité des Halles. Ce dernier livre, plus intimiste, revient aussi sur le « passage de la grande lame de la modernité pompidolienne » (p. 21) que Les Années insulaires explore à plusieurs niveaux.

Cinq thématiques majeures ressortent de ce roman : la première, d’évidence, a pour sujet la ville, ses formes et ses habitants, leurs évolutions générales ; la seconde décrit l’homme qu’était Georges Pompidou et son tête-à-tête personnel avec la maladie, puis la mort qui s’annonce inéluctablement ; la troisième dépeint le rapport au pouvoir et à l’exercice de l’homme politique, président de la République ; la quatrième couvre la modernité et ses limites, imprégnée d’une pointe de mélancolie ; enfin, la dernière nous livre à la transcendance qui se perçoit aux abords de Saint-Eustache, paroisse d’élection de l’auteur ; elle donne une coloration inspirée aux chapitres du roman.

Les formes en permanence renouvelées d’un « Paris de papier »

Un Paris éternel donc ressortirait des Années insulaires comme des autres œuvres artistiques consacrées à la capitale ? Nous en doutons. C’est, au contraire, un Paris bien vivant ; quels que soient les pouvoirs, les bâtisseurs, les destructeurs, les promoteurs, il resterait bien de la « Ville Lumière » une essence intangible. Les époques comptent, pourtant, et celle qu’entreprend de décrire, sans beaucoup d’équivalent dans la littérature contemporaine, Philippe Le Guillou est réputée avoir failli influer fatalement sur l’« être » parisien. D’aucuns – Louis Chevalier, Anthony Sutcliffe, Norma Evanson, Patrice Higonnet, etc. – ont même prétendu que les « Trente Glorieuses » avaient assassiné la capitale. Et « tout vise ici Pompidou qui est le vrai coupable » (p. 284). De ce procès personnel rabâché [3] et de cet opprobre immérité, longtemps validés par l’historiographie, Philippe Le Guillou offre finalement une réécriture.

Cette relecture n’est pas à charge, ni non plus à décharge ; elle est complexe. Dès 1977, Louis Chevalier, que l’on retrouve plus vrai que nature dans Les Années insulaires, avait pourtant donné le ton accusatoire dans L’Assassinat de Paris, livre par ailleurs écrit tout en culture et distinction, mais dont le seul verdict final a été retenu. Le Guillou ramène les choses à leur plus juste mesure et rappelle aussi, mais sans didactisme, l’attachement sentimental profond de Georges Pompidou pour la capitale que des correspondances et des écrits personnels récemment mis au jour ne démentent pas (Pompidou et Roussel 2012) [4].

Saluée par la réception critique dans la grande presse, une originalité se dégage de ce roman : il se trouve à la croisée d’un genre classique, celui de l’arpentage pédestre de la ville et de la flânerie classique [5], mais il l’actualise franchement en traitant d’une période réputée délaissée, celles des balafres urbanistiques des « années pompidoliennes » [6]. « L’industrialisation du pays, le béton et la civilisation de la bagnole, ce n’était pas ma chose » (p. 13) fait dire l’auteur à son héros. Il s’agit d’un peintre attaché à sa Bretagne de cœur, qui est chargé par le président de réaliser son portrait officiel. Ainsi, il collabore en se corrompant dans l’ombre avec le pouvoir. Un comble pour lui, l’artiste appartenant à un petit groupe de dissidents, « les insulaires », qui s’opposent à la politique de l’administration et à la modernisation de la capitale.

Si la conjugaison sur le seul mode nostalgique est l’ordinaire dominant des écrivains de l’urbain, ce n’est pas le cas ici. Peut-on être « nostalgique », au sens classique du terme, des années 1960‑1970, en l’occurrence d’une forme de modernité qui se projetait en avant et qui ne plaçait pas l’âge d’or de la ville dans un passé reconstruit ou idéalisé, mais dans un futur pour lequel les espoirs les plus généreux étaient nourris ? L’intérêt fondamental de l’ouvrage, qui procède avec empathie pour « Georges », personnage lointain mais familier revenu de l’enfance de l’auteur, réside dans le fait que la dynamique de la narrativité fictionnelle n’exclue pas le savoir historique [7]. Elle le complète, même, en termes qualitatifs.

Le Paris contemporain et les enjeux de la fabrique de son identité littéraire

Par-delà l’irréductibilité et la concurrence des genres – tantôt l’histoire académique, tantôt la littérature reconnue –, une rencontre est possible, enrichissante pour tous ; la lecture de ce beau récit permet de comprendre mieux que jamais comment Paris peut être traversée par des mémoires concurrentes. Précisément, dans le contexte particulier du bruissement de la réflexion sur la ville qu’offrit l’introspection des élections municipales de 2014 [8], les résonances de l’époque et de l’esprit de Louis Chevalier pouvaient être évidentes pour les observateurs attentifs. En effet, les représentations urbaines, leur construction historique dépendent grandement des crises d’identité et de leurs répliques, parfois dans les mêmes lieux stratégiques. Nous songeons forcément aux Halles centrales, encore et toujours remises en chantier. Si l’échec des années 1970 a été reconnu et suffisamment dénoncé, on espère toujours en 2015 la fin d’un chantier toujours remis en marche et prometteur mais surtout attristant pour le centre de la ville, épuisant pour les riverains et toujours plus coûteux.

Un autre Paris était-il possible au cours de ces années pompidoliennes et, désormais, un autre Paris reste-t-il possible à l’âge de l’urbanisme faussaire, ludique et événementiel ? Un halo de bonheur [9] insouciant émane de l’ancien président et des temps « glorieux », jugés par certains irresponsables [10], qui ont été les siens. « En quête des rhizomes de l’affect et de l’ancrage » (p. 168) qui constituent vraiment une ville d’un point de vue personnel et intime, Le Guillou regrette, certes, les excès du « prince des bétonneurs » et « des modernes » (p. 57 et p. 302) des temps pompidoliens [11]. Il n’en demeure pas moins que, pour la période présente, dans Paris intérieur, il déplore, dans les « rues falsifiées et trahies » aux « décors interchangeables et plaqués qui nient tout ancrage et toute tradition », la difficile survivance des « sédiments urbains » menacés par le « cirque des bobos et de leur facticité arrogante » (p. 25).

Il se joue aussi en littérature l’image de la ville que les formes physiques de l’espace contribuent en partie à façonner (Pinçonnat et Liaroutzos 2007) : l’enjeu du récit et de sa maîtrise influe dans la tonalité générale qui s’affirme dans l’entrelacs du réel et de l’imaginaire. Pour Paris, « capitale des signes » par excellence, selon l’expression de Karlheinz Stierle [12], la recomposition est permanente et, par petits traits, le tableau évolue. En définitive, l’étalonnage littéraire reste souverain et les ouvrages de Le Guillou, préoccupés par le contemporain et ses indistinctions provisoires, offrent un instrument de vision précieux dont l’acuité doit être vivement conseillée.

Bibliographie

  • Boucheron, P. 2010. « Ce que la littérature comprend de l’histoire », Sciences humaines, n° 218, « La littérature, fenêtre sur le monde », août‑septembre.
  • Boucheron, P. 2011. « On nomme littérature la fragilité de l’histoire », Le Débat, dossier « Historiens et romanciers », n° 165.
  • Chevalier, L. 1977. L’Assassinat de Paris, Paris : Calmann-Lévy.
  • Clark, C. E. 2014. « “C’était Paris en 1970”. Histoire visuelle, photographie amateur et urbanisme », Études photographiques, n° 31, p. 86‑113.
  • Flonneau, M., Willaert, É., Nivet, P. et Geneste, P. (dir.). 2011. Le Grand Dessein parisien de Georges Pompidou, Paris : Somogy.
  • Jablonka, Y. 2014. L’Histoire est une littérature contemporaine, Paris : Seuil.
  • Le Guillou, P. 2014. Les Années insulaires, Paris : Gallimard.
  • Le Guillou, P. 2015. Paris intérieur, Paris : Gallimard.
  • Le Guillou, P. 2015. « Au bord de la faille », in La Nouvelle Revue française, n° 611, « Paris, capitale du XXIe siècle ? », février.
  • Lejeune, P. 2015. Les Trente Glorieuses, Paris : Armand Colin.
  • Pawin, R. 2013. « Retour sur les “Trente Glorieuses” et la périodisation du second XXe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 60, n° 1, janvier‑mars, p. 155‑175.
  • Pinçonnat, C. et Liaroutzos, C. (dir.). 2007. Paris, cartographies littéraires, Paris : Le Manuscrit, collection « Recherche–Université ».
  • Pompidou, A. et Roussel, É. 2012. Georges Pompidou. Lettres, notes et portraits, 1928‑1974, Paris : Robert Laffont.
  • Robin, R. 2014. Le Mal de Paris, Paris : Stock.
  • Tricaud, S. 2014. Les Années Pompidou, Paris : Belin.
  • Vigreux, J. 2014. Croissance et contestations, 1958‑1981, Paris : Seuil.

Pour citer cet article :

Mathieu Flonneau, « Un autre Paris était-il possible ?. La « littérature urbaine » selon Philippe Le Guillou », Métropolitiques, 5 octobre 2015. URL : https://metropolitiques.eu/Un-autre-Paris-etait-il-possible.html

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