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Présidentielle 2022 à Roubaix : les déterminants sociaux du vote populaire ont-ils vraiment changé ?

Le collectif de recherche PEOPLE2022 souligne que le vote des classes populaires continue d’être structuré par l’âge, le statut socioprofessionnel, les hiérarchies scolaires ainsi que par l’appartenance religieuse, sans toutefois qu’il soit possible de parler de logique « communautaire ».

Le vote des classes populaires, s’il constitue l’un des sujets majeurs de la sociologie électorale en France, n’en reste pas moins un des objets politiques les plus controversés. Leur comportement est en effet marqué par une abstention toujours plus forte, y compris lors du scrutin présidentiel, laissant craindre que cette majorité sociale ne devienne, à terme, une minorité électorale (Braconnier et al. 2017). Pour autant, lors d’une présidentielle, une majorité des classes populaires continue de se rendre aux urnes, répartissant ses votes, pour l’essentiel, entre les candidats de la gauche et de l’extrême droite (Collectif Focale 2022). Cette « polarisation » politique traduit des segmentations sociales en termes d’âge, de position socioprofessionnelle ou de trajectoire résidentielle ou migratoire qui traversent l’ensemble très hétérogène que recouvre le terme de « classes populaires » (Siblot et al. 2015). En d’autres termes, ce ne sont pas les mêmes fractions des classes populaires qui, en 2022, ont voté Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon.

À la suite d’autres travaux (Collectif Focale 2022), nous proposons dans cet article de saisir les logiques sociales qui ont conduit des électeurs d’un territoire globalement très populaire, la ville de Roubaix (99 000 habitants en 2020), à des choix électoraux contrastés [1]. Ce faisant, nous démontrons que le vote reste d’abord justiciable de certaines « variables lourdes », qui ne se modifient qu’à la marge d’un scrutin à l’autre. Pour cela, nous mobilisons les données d’une enquête réalisée à la sortie des urnes lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 dans 23 des 45 bureaux de vote de Roubaix. Si ce dispositif exclut les abstentionnistes, le double tirage aléatoire – des bureaux de vote enquêtés d’une part, et des électeurs interrogés en leur sein d’autre part [2] – permet d’obtenir un échantillon représentatif des votants roubaisiens [3].

Une ville populaire et inégalitaire massivement favorable à Jean-Luc Mélenchon

Comme en 2017, l’abstention au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 a été bien plus élevée à Roubaix qu’au niveau national (41 % contre 26,3 %). Pour autant, c’est le résultat de Jean-Luc Mélenchon qui apparaît particulièrement surprenant. Ce dernier obtient les suffrages de 30,4 % des inscrits (+ 8,5 points et + 4 350 voix par rapport à 2017). À l’inverse, Emmanuel Macron (11,5 % des inscrits) et Marine Le Pen (8,4 % des inscrits) enregistrent des reculs significatifs par rapport à l’élection précédente (– 1,1 point et – 400 voix pour le premier et – 1,9 point et – 780 voix pour la seconde), les autres candidats obtenant des résultats relativement marginaux [4].

Si ces résultats sont très différents des scores nationaux, Roubaix n’en reste pas moins une ville très inégalitaire, où cohabitent notamment les fractions les plus précaires des classes populaires et une bourgeoisie industrielle reconvertie dans d’autres secteurs d’activité (grande distribution, banques…). Ces inégalités sociales se traduisent, d’ailleurs, sur le plan électoral (Bretton-Wilk et al. 2021).

Renouvellement générationnel et poussée du vote Mélenchon ?

Comme celui des Français dans leur ensemble, le vote des Roubaisiens varie fortement selon l’âge [5]. Plus les électeurs sont âgés, plus ils se tournent vers Emmanuel Macron et Marine Le Pen, contrairement aux plus jeunes qui leur préfèrent largement Jean-Luc Mélenchon (voir tableau 1). Ce dernier recueille d’ailleurs 70 % des suffrages chez les 18-24 ans et 63 % chez les 25-34 ans, contre seulement 18 % chez les 65 ans ou plus, selon notre enquête.

Tableau 1. Vote selon l’âge des répondants
Source : Enquête sortie des urnes PEOPLE2022, Roubaix, premier tour [6]. En tout, 149 répondants n’ont pas indiqué leur âge [7].

De même, la comparaison entre les votes au premier tour des présidentielles 2022 et 2017 (voir tableau 2) [8] montre que, si Jean-Luc Mélenchon retrouve la quasi-totalité (87 %) de ses électeurs de 2017, il parvient aussi à attirer la grande majorité des 17 % de votants de 2022 qui n’étaient pas inscrits ou n’avaient pas le droit de vote en 2017 (70 %) et des abstentionnistes de 2017 (53 %) qui se sont cette fois-ci rendus aux urnes. En d’autres termes, le succès de Jean-Luc Mélenchon en 2022 doit moins à des recompositions des préférences électorales qu’au maintien de « son électorat » et au renouvellement du corps électoral. Certes, Jean-Luc Mélenchon attire les suffrages de 63 % des électeurs de Benoît Hamon en 2017 qui ont fait le déplacement en 2022, mais ceux-ci ne pèsent que pour 5 % des votants de 2022. À l’inverse, Emmanuel Macron ne mobilise que très peu les néo-inscrits (10 %) ou les abstentionnistes de 2017 (10 %). De plus, alors qu’un gros tiers de ses électeurs de 2017 se sont tournés vers Jean-Luc Mélenchon en 2022 (37 %), il ne bénéficie que du report des voix d’une partie des électeurs de François Fillon en 2017.

Ces données ne permettent néanmoins pas en elles-mêmes de trancher entre « effet d’âge » et « effet de génération ». Cependant, les travaux menés notamment par Vincent Tiberj (2022) invitent à expliquer le renforcement du vote pour la gauche dans ce territoire populaire et marqué par une immigration postcoloniale ancienne par le renouvellement générationnel du corps électoral.

Tableau 2. Vote en 2022 selon le vote des répondants en 2017 (premier tour)
Source : Enquête sortie des urnes PEOPLE2022, Roubaix, premier tour. En tout, 129 répondants n’ont pas indiqué leur vote en 2017.

Des votes structurés par les positions dans les hiérarchies scolaires, socioprofessionnelles et résidentielles

On retrouve à Roubaix l’influence d’autres variables lourdes du vote, mises en évidence de longue date au niveau national comme le niveau de diplôme, le statut d’occupation du logement ou le statut professionnel. Ainsi, comme le montre le tableau 3, les diplômés du supérieur – notamment du supérieur long (bac + 3 ou plus) –, votent significativement plus pour Emmanuel Macron (29 % contre 20 % de l’ensemble des répondants) et significativement moins pour Marine Le Pen (4 % contre 15 %).

Tableau 3. Vote selon le niveau de diplôme des répondants
Source : Enquête sortie des urnes PEOPLE2022, Roubaix, premier tour. En tout, 76 répondants n’ont pas indiqué leur niveau de diplôme.

De la même manière, preuve de la persistance d’un effet « patrimoine » (Le Hay et Sineau 2010), les propriétaires, y compris à âge égal, sont significativement plus nombreux à avoir voté pour Emmanuel Macron (29 % contre 20 %) alors que les locataires du parc social ont davantage que les autres électeurs voté pour Jean-Luc Mélenchon (63 % contre 51 % de l’ensemble des répondants). À l’inverse, concernant Marine Le Pen, les différences sont très réduites, voire inexistantes, entre locataires dans le parc social et dans le parc privé.

Tableau 4. Vote selon le statut d’occupation du logement des répondants
Source : Enquête sortie des urnes PEOPLE2022, Roubaix, premier tour. En tout, 82 répondants n’ont pas indiqué leur statut d’occupation du logement.

Enfin, on constate dans le tableau 5 que les étudiants (12 % des votants) et les salariés précaires (9 % des votants) ont significativement, y compris à âge égal, plus voté Jean-Luc Mélenchon (respectivement 73 % et 69 % contre 51 % de l’ensemble des répondants) [9]. Ce dernier résultat permet de réaffirmer que la relation parfois évoquée entre précarité de l’emploi et vote à l’extrême droite doit être fortement nuancée (Haute 2022), notamment dans une ville fortement marquée par la présence de populations racisées subissant des discriminations spécifiques.

Tableau 5. Vote selon le statut professionnel actuel des répondants
Source : Enquête sortie des urnes PEOPLE2022, Roubaix, premier tour. En tout, 90 répondants n’ont pas indiqué leur statut professionnel.

Une relation entre religion déclarée et vote, mais pas un « vote communautaire » !

La variable religieuse constitue de longue date une des variables lourdes des comportements politiques (Michelat et Simon 1977). La tendance des personnes se définissant comme musulmanes à voter très majoritairement pour la gauche a été objectivée scientifiquement dès le début des années 2000 (Tiberj 2015, p. 47‑48). Au niveau national, un sur‑vote Mélenchon était déjà observé en 2012 et en 2017, y compris en comparaison avec les personnes sans religion (Collectif Focale 2022, p. 135 ; Dargent 2021). Dès lors, les résultats présentés dans le tableau 6 et notamment le sur‑vote Jean-Luc Mélenchon des musulmans non pratiquants (73 %) et pratiquants (86 %) par rapport aux personnes sans religion (35 %) et aux catholiques pratiquants (14 %) ou non (16 %) n’est ni étonnant, ni nouveau. De même, le fait qu’Emmauel Macron obtienne davantage de suffrages parmi les catholiques non pratiquants (34 %) et pratiquants (38 %) que parmi les personnes sans religion (22 %) n’est pas surprenant. Il bénéficie en effet, depuis 2017 et en particulier en 2022, du soutien de nombreux électeurs qui votaient auparavant pour les candidats de droite.

Tableau 6. Vote selon l’appartenance et la pratique religieuse déclarée des répondants
Source : Enquête sortie des urnes PEOPLE2022, Roubaix, premier tour. En tout, 105 répondants n’ont pas indiqué leur appartenance religieuse.

Néanmoins, ces relations statistiques, si robustes soient-elles, ne permettent pas de conclure à un « vote ethnique » ou « communautaire [10] », malgré la présentation récurrente de la ville par certains médias à sensation ou d’opinion comme un berceau du « communautarisme islamiste [11] ». Ces relations pourraient s’expliquer par le profil social des votants, au-delà même de leur appartenance religieuse. Toutefois, des modélisations statistiques non reproduites ici montrent que, à caractéristiques sociales égales (sexe, âge, niveau de diplôme, statut et catégorie socioprofessionnelle, lieu de naissance), la propension des catholiques à voter pour Emmanuel Macron ou des musulmans à voter pour Jean-Luc Mélenchon reste significativement plus importante que celle des personnes sans religion. De la même manière, comme l’a déjà observé Vincent Tiberj (2015, p. 51‑52), le sur‑vote à gauche des électeurs musulmans ne semble pas s’expliquer par des valeurs ou des positions politiques différentes de celles des autres votants, à l’inverse des répondants catholiques, bien plus nombreux à se positionner à droite.

La variable religieuse peut cependant cacher d’autres variables fortement corrélées à cette dernière, non disponibles dans notre enquête. On peut penser à l’expérience migratoire indirecte (être descendant d’immigré) [12] ou à l’expérience directe ou indirecte de discriminations (Talpin et al. 2022). Or, tant les travaux de Vincent Tiberj et Patrick Simon (2016) que du Collectif Focale (2022, p. 135) montrent que le sur‑positionnement et le sur‑vote à gauche des musulmans ne s’expliquent pas tant par leur appartenance religieuse en soi, que par leurs origines et en particulier par les réactions stigmatisantes ou par la non-reconnaissance qu’ils subissent, notamment au travail ou dans l’accès au logement. Cette « épreuve des discriminations » (Talpin et al. 2022) conduirait à exclure a priori les candidats qui stigmatisent le plus la religion musulmane et à favoriser les candidats condamnant les discriminations subies par les musulmans. L’islamophobie et le racisme contribuent ainsi à créer un vote « musulman » de défense et de réaction. À cet égard, Emmanuel Macron a perdu beaucoup d’électeurs se déclarant musulmans entre 2017 et 2022 : 73 % des répondants affirmant avoir voté pour Emmanuel Macron au premier tour en 2017 ont cette fois-ci voté pour Jean-Luc Mélenchon.

Variables lourdes toujours structurantes

En mettant en évidence l’influence de l’âge, du statut socioprofessionnel ou de l’appartenance religieuse des électeurs sur leurs choix de vote au sein d’une ville largement populaire, cet article permet de réaffirmer que des variables lourdes continuent de structurer les comportements électoraux, rejoignant ainsi les conclusions de nombreuses enquêtes ou analyses réalisées lors du précédent scrutin présidentiel (Rivière 2017 ; Collectif Focale 2022).

Nos données d’une ampleur inédite suggèrent également que, au-delà des caractéristiques sociales et professionnelles habituelles, l’appartenance générationnelle ou encore l’expérience des discriminations semblent prendre une place de plus en plus importante dans le vote des territoires populaires marqués par l’immigration postcoloniale. Cependant, les différentes variables doivent être articulées plutôt qu’opposées : comme l’a montré le collectif Focale (2022), l’effet électoral de la précarité de l’emploi varie selon que les électeurs ont ou non une expérience migratoire. De la même manière, s’il est aisé de mettre en évidence des relations statistiques robustes, l’objectif de nos recherches à venir sera, pour ne pas interpréter celles-ci de manière hâtive, de comprendre, à partir d’analyses quantitatives plus fines ou de matériaux qualitatifs complémentaires, ce qui transforme une caractéristique des individus en une variable lourde de leur vote.

Bibliographie

  • Braconnier, C., Coulmont, B. et Dormagen, J.‑Y. 2017. « Toujours pas de chrysanthèmes pour les variables lourdes de la participation électorale. Chute de la participation et augmentation des inégalités électorales au printemps 2017 », Revue française de science politique, vol. 2017/6, n° 67, p. 1023‑1040.
  • Bretton-Wilk, R., Desage, F. et Haute, T. 2021. « De qui le maire de Roubaix est-il l’élu ? ». Métropolitiques, 19 avril.
  • Collectif Focale. 2022. Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale dans la présidentielle de 2017, Vulaines-sur-Seine : Éditions du Croquant.
  • Coulmont, B. et l’équipe de l’ANR AlcoV (Analyse localisée et comparative du vote). 2018. « Le cens trouvé : examen d’un questionnaire sortie des urnes », carnet de recherche de l’ANR AlcoV, 6 mars.
  • Dargent, C. 2021. « Religion, classe sociale et comportement politique : l’épreuve de l’élection singulière de 2017 », L’Année sociologique, n° 71, p. 369‑398.
  • Haute, T. 2022. « Les expériences du travail influencent-elles les choix de vote ? », Poliverse et The Conversation, 20 avril.
  • Le Hay, V. et Sineau, M. 2010. « “Effet patrimoine” : 30 ans après, le retour ? », Revue française de science politique, n° 60, p. 869‑900.
  • Michelat, G. et Simon, M. 1977. Classe, religion et comportement politique, Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques/Éditions sociales.
  • Rivière, J. 2017. « L’espace électoral des grandes villes françaises. Votes et structures sociales intra-urbaines lors du scrutin présidentiel de 2017 », Revue française de science politique, n° 67, p. 1041‑1065.
  • Siblot, Y., Cartier, M., Coutant, I., Masclet, O. et Renahy, N. 2015. Sociologie des classes populaires contemporaines, Paris : Armand Colin.
  • Talpin, J., Balazard, H., Carrel, M., Hadj Belgacem, S., Kaya, S., Purenne, A. et Roux, G. 2022. L’Épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, Paris : Presses universitaires de France.
  • Tiberj, V. 2015. « Le vote musulman n’existe pas… pour l’instant », La Pensée, n° 384, p. 45‑55.
  • Tiberj, V. 2022, « À force d’y croire : la France s’est-elle droitisée ? », Esprit, n° 481‑482, p. 155‑166.
  • Tiberj, V. et Simon, P. 2016. « La fabrique du citoyen : origines et rapport au politique en France », in P. Simon, C. Beauchemin et C. Hamel (dir.), Trajectoires et origines, Paris : INED Éditions, p. 501‑529.

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Pour citer cet article :

Collectif PEOPLE2022, « Présidentielle 2022 à Roubaix : les déterminants sociaux du vote populaire ont-ils vraiment changé ? », Métropolitiques, 11 juillet 2022. URL : https://metropolitiques.eu/Presidentielle-2022-a-Roubaix-les-determinants-sociaux-du-vote-populaire-ont.html

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