Entretien, publié en deux parties, mené par Olivier Gaudin.
Le Fonds Detaille : trois générations de photographes
Jusqu’au 20 juin 2027, le musée d’Histoire de Marseille présente une exposition singulière, dédiée à trois générations de photographes ancrés au cœur de la ville depuis 1860. L’œuvre de Fernand, Albert puis Gérard Detaille constitue un témoignage visuel exceptionnel de la vie urbaine marseillaise, de son patrimoine et de ses métamorphoses. Conçue à partir de ce fonds qui est toujours en cours d’étude, l’exposition « Marseille vue par les Detaille, 164 ans de photos » propose un voyage en images à travers les mutations successives de la ville. Elle plonge les visiteurs dans un siècle et demi d’histoire visuelle, à la croisée de l’art, de la mémoire et de la transmission familiale. L’historien Emmanuel Laugier, commissaire de l’exposition, a répondu aux questions de Métropolitiques, dans un entretien en deux temps : sur le fonds Detaille et son contenu, puis sur la conception de l’exposition et de son parcours.
Il s’agit de la plus ancienne image de la Canebière.
Source : Fonds Detaille – Musée d’Histoire de Marseille.
Comment vous est parvenu ce fonds photographique et de quoi est-il constitué ?
Emmanuel Laugier – Le fonds est un achat fait en 2021 par la Ville auprès de Gérard et Hélène Detaille. Outre les négatifs photographiques, il inclut les archives des activités de l’atelier, les appareils photographiques et tous ceux liés à la production photographique, pinces, bacs, carnets de tirages… Cela représentait vingt camions de déménagement !
Gérard Detaille est l’héritier de trois générations de photographes. Au début de cette histoire, il y a eu l’arrivée de Nadar [1] à Marseille en 1897, à 77 ans. Fred Boissonnas, un photographe genevois à qui Nadar demande s’il connaît quelqu’un qui peut être son assistant, lui présente un jeune homme de talent, originaire d’Amiens : Fernand Detaille. Boissonnas ayant avancé l’argent nécessaire, le studio de Marseille ouvre sous les trois noms de Nadar, Boissonnas et Detaille. Après avoir remboursé Boissonnas, l’atelier devient « Nadar, Detaille », puis, « Detaille, successeur de Nadar ». C’est avec cette histoire que s’ouvre l’exposition, dont l’organisation est liée à chaque génération. Fernand Detaille a un fils, Albert, qui passe par les beaux-arts. Cette formation artistique se ressent ; Albert Detaille a toujours cru à la réalité de la photographie, à la fois comme art et comme activité. Mais il n’a pas travaillé sur les archives. Son fils Gérard, après ses études en école de photographie, avait fréquenté les ateliers Roger Louis-Viollet à Paris en marge de son service militaire, qu’il effectue au Fort d’Ivry, au service photographique des Armées (actuel ECPAD). Lui s’est intéressé à ce qui allait devenir un patrimoine photographique. Voyant son père peu sensible à cette question, il se met à explorer l’atelier, dans les années 1970. Il était émerveillé par les plaques de verre, les reportages, des photographies extraordinaires. Il s’est dit qu’il fallait créer une photothèque pour explorer ce fonds, l’analyser. Sa femme Hélène, dans une très bonne entente avec son beau-père, a beaucoup travaillé à cela. Si bien qu’une véritable photothèque organisée, sans ordinateur à l’époque, commence à se constituer. L’exploration est presque archéologique. Il faut tirer des contre-types (images sur papier), créer des dossiers thématiques, commencer à classer ce fonds immense – sans institution ni subvention, au prix d’un travail intense. La carrière de Gérard et Hélène Detaille a donc été à la fois une production de photographies, par leur propre travail, et une analyse du fonds, remontant la carrière d’Albert et de Fernand Detaille, jusqu’à Nadar.
Se pose à présent la question de la conservation à long terme. Les documents ne sont pas des tirages : pour 98 % du fonds, nous n’avons que des négatifs, puisque c’était l’activité même du studio. Ce sont des plaques de verre, mais aussi des nitrates de cellulose, avec tous les problèmes qu’on a sur ce type de support. Les Detaille souhaitaient que le fonds soit valorisé dans une institution comme les musées de Marseille. Nos réserves étant mutualisées, le fonds est ouvert à la totalité des musées de la Ville : il touche autant à l’art contemporain, à l’histoire coloniale, qu’à la vie urbaine et à l’évolution historique de la ville.
Source : Fonds Detaille – Musée d’Histoire de Marseille.
Dans ce vaste fonds, dont vous n’avez pas encore tout exploré, de quelle manière la ville apparaît-elle ? Au-delà des espaces centraux, par exemple, voit-on la géographie de Marseille ?
Oui, tout à fait ! Il y a environ un million de clichés, qui ne couvrent pas que Marseille. C’est l’activité de 1902 à 2021 ! Tous les aspects de la ville, tous les quartiers sont couverts par ce fonds – par exemple l’Estaque, Château-Gombert ou Saint-Louis. Il va de l’aspect le plus intime, avec le portrait photographique que l’on fait avec le photographe, jusqu’aux fêtes populaires, aux grands événements historiques et à l’évolution urbaine. On voit la ville changer, très vite, et de manière considérable. L’idée de l’exposition et de son parcours, ce n’était pas de montrer des avant/après, mais de créer un continuum, de montrer la ville sous tous ses aspects.
La question du paysage est-elle aussi présente dans le fonds ?
Ah oui, très présente, d’autant plus qu’elle entre dans l’écriture personnelle de chaque photographe. Par exemple, Fernand Detaille, formé à Genève avec une influence assez pictorialiste, redevable à la tradition picturale et aux critères esthétiques qui lui sont liés, réalise de très beaux paysages de Marseille, comme pourraient le faire les photographes anglais de l’époque. Albert Detaille a adopté un regard poétique, plus personnel, sur le paysage de la ville. Et Gérard Detaille va plus loin, travaillant dans un contexte technique différent, avec des appareils plus souples de photojournalisme, mais aussi en passant au numérique. Il adopte aussi le très grand format : il a été le premier à utiliser des chambres Linhof très élargies, pour des photographies panoramiques. Il a aussi été l’un des pionniers de la photographie aérienne à Marseille.
Vous n’avez pas prononcé le mot de Provence… Est-ce que l’arrière-pays apparaît aussi ?
Le fonds touche Marseille , la Provence, la Camargue, le pays d’Arles, Paris, la Suisse , le Luxembourg, la Tunisie, le Maroc, les Dardanelles… Il est considérable par sa diversité géographique ! En tant que musée d’Histoire de Marseille, nous avons fait simple pour la première exposition, en centrant le propos sur la ville avec un fil conducteur à la fois thématique et géographique, à travers le regard des trois photographes. Ce regard serpente à la fois dans l’histoire de la ville, dans sa géographie et dans l’évolution de la société.
Source : Fonds Detaille – Musée d’Histoire de Marseille.
Cette multi-géographie est intéressante pour ne pas assigner ce fonds à un statut local ou localiste.
Tout à fait ! C’est vrai, ce n’est absolument pas du régionalisme. On trouve la même qualité photographique, quelle que soit la géographie. Ce ne sont pas des reportages à la va-vite.
Source : Fonds Detaille – Musée d’Histoire de Marseille.
À côté des espaces publics, le fonds a aussi pour originalité de faire apparaître les intérieurs de la ville, ce qui semble plutôt rare. Qu’avez-vous trouvé à ce sujet sur les cafés, les magasins, les nouvelles galeries, d’autres lieux intérieurs officiels ou non ?
La particularité des Detaille, c’est leur réputation. Ils étaient sur la Canebière : après avoir été au 22, rue Noailles, leur atelier était au 17 de la Canebière. Ils connaissaient toute la grande bourgeoisie, autant qu’ils connaissaient tous les pêcheurs et tous les commerces. De cette situation résulte une vue surprenante sur l’envers et le revers de la ville. On a les décors intérieurs des grands cafés, les décors des années 1970 des bars, mais aussi des visions des fêtes ou des mariages dans de grands lieux prestigieux dans les années 1980 à 2010. On voit aussi l’intérieur de personnalités ; par exemple, j’ai là une boîte sur le sculpteur Louis Botinelly, qui a beaucoup travaillé à Marseille et avait son atelier du côté du Palais Longchamp. On voit toute son activité à l’intérieur de son studio, son atelier de sculpteur, avec la manière dont il présente le modèle, comment il sculptait ses petits modèles en plâtre… Mais on a aussi les commerces, par exemple, un fonds considérable, pour les intérieurs ! On voit toute l’échelle de la société.
Il y a donc une qualité d’ethnographie potentielle dans ces images ?
Tout à fait ! C’est ce qui nous a le plus surpris dans les portraits photographiques, par exemple, dans les intérieurs : on voit à quel point on peut avoir une idée de la société de l’époque à travers ces clichés. On voit l’évolution des mentalités à travers les activités décrites : par exemple, des petits métiers qui n’existent plus, comme les rémouleurs ou les dentellières ; et des activités en plein air qui n’existent plus, comme des foires. Je me suis moi-même retrouvé dans mon enfance, quand j’allais avec mes parents faire les boutiques, ou quand il fallait faire le marché… Ce fonds pourra servir à beaucoup d’universitaires dans des champs qu’ils n’explorent peut-être pas encore.
Source : Fonds Detaille – Musée d’Histoire de Marseille.
Pour terminer sur le fonds : que nous apprennent ces images sur l’histoire de Marseille qu’on ne savait pas déjà ? En tant qu’historien, peut-on s’y intéresser pour des recherches spécifiques ?
La photographie donne à voir une vérité de l’instant, lorsqu’elle a été prise de manière impromptue. La photographie truquée, ça existe, mais par exemple, on voit des éléments dans la ville évoluer, parfois d’une manière qu’on n’imaginait pas. Je pense en particulier à des monuments. On se dit, tiens, ce monument-là qui est devenu une colonne, avait telle fonction, telle forme. Ou telle fontaine a été déplacée. On montre ainsi des aspects de la ville qui ont été totalement effacés de l’inconscient collectif. Par exemple, la photographie qui a le plus surpris dans l’exposition, c’est le grand parking extérieur, appelé le parking Shell, qui était sur le cours d’Estienne-d’Orves. C’est toujours un parking à l’heure actuelle, souterrain. Quand les visiteurs voient l’image, ils se disent, « oui, je m’en souviens, mes parents m’en parlaient ». Il y a aussi des photographies dans lesquelles on voit l’évolution de la ville de manière inattendue ; par exemple, l’église des Réformés, l’une des plus grandes de Marseille, coupée en deux. Parce que le financement n’a pas été jusqu’au bout, donc on a construit la moitié de l’église, et on a attendu dix ans pour la seconde !
Ces images sont alors des coupes temporelles, on peut juxtaposer des époques… Cela permet-il de renouer avec le rôle ancien de la photographie comme objet scientifique ?
C’est un jalon temporel. C’est ce qui est compliqué à appréhender, en particulier pour les jeunes générations, je pense, parce qu’ils n’ont pas la notion de l’évolution en hiatus qu’a connue la ville. Ce n’est pas spécifique à Marseille, bien sûr, mais on voit que les transformations urbaines vont très loin, vont très vite, qu’elles effacent très rapidement ce qui existait auparavant. Le fait de décortiquer par l’image permet de reconstituer des séquences, de rendre cette évolution parlante et visible.
Cela me fait penser au cas du quartier situé derrière la Bourse, tout proche de l’emplacement de votre musée. Peut-on dire que l’évolution urbaine à Marseille se caractérise par une certaine brutalité, par une certaine violence ? Est-ce que les photographies confirment cela, le nuancent ?
Marcel Roncayolo écrit que l’urbanisme marseillais est un urbanisme libéral, au sens où il relève surtout d’initiatives de groupes privés : par exemple, les lotissements autour du boulevard Chave au XIXe siècle, les HBM au siècle suivant, puis les ensembles comme Valmante dans la seconde moitié du XXe siècle. En parallèle de ces initiatives, il a pu exister un délicat équilibre entre un urbanisme lié à des projections municipales ou nationales, et un urbanisme motivé par des groupes privés. Cela aboutit à une ville se transformant rapidement, voire trop rapidement. Le développement urbain est mené, en particulier au XIXe siècle, par des entrepreneurs. Ce sont eux qui font le tracé des rues, ou des éléments urbains qui jaillissent et qui ne sont équipés qu’après coup en matière de voirie, d’accessibilité. C’est pour cela qu’il y a des séquences qui s’enchaînent rapidement les unes derrière les autres, qui sont parfois des choses créées ex nihilo, et parfois à partir d’éléments déjà existants et qu’on balaye. C’est pourquoi le fait de photographier peut marquer un jalon temporel. Et c’est vrai qu’à Marseille, les choses se multiplient très rapidement !
Source : Fonds Detaille – Musée d’Histoire de Marseille.



















