La croissance urbaine comme cumul des crises
Entre 1860 et 1942, Berlin devient la première ville industrielle d’Europe : une « ville géante », dont la vitesse de croissance dépasse celles de Londres et Paris. Sa population passe d’environ 400 000 à 4,5 millions d’habitants, tandis que sa surface s’accroît, à partir de 1920, de 60 à 878 km2. Cette croissance spectaculaire pose d’innombrables défis matériels, politiques et sociaux, à commencer par les conditions de logement, de santé et les inégalités. Mais les difficultés sont aussi d’ordre intellectuel et analytique : comment comprendre et qualifier une évolution perçue comme hors de contrôle ? Comment l’anticiper, l’accompagner, voire l’orienter ? Et quels en sont les effets physiologiques et psychologiques sur des personnes qui immigrent en masse d’horizons tout autres, et souvent ruraux ? C’est à l’étude de deux crises de croissance simultanées et cumulées que l’historien et architecte Stéphane Füzesséry consacre La Destruction de Berlin : une « crise d’intelligibilité » et une « crise d’adaptabilité » (Füzesséry 2025, p. 24-25).
Bien des aspects du Berlin d’avant 1945 ont été documentés, de l’industrie et du commerce à la vie culturelle, en passant par le logement (Bonnin et Manale 2016), l’architecture, la presse, les infrastructures (Moss 2020). Mais les ouvrages qui abordent ensemble les différents enjeux – réforme sociale, politique urbaine et vie quotidienne – sont plus rares, surtout en français. Très peu s’interrogent sur les possibles relations entre le caractère déstabilisant d’une croissance urbaine extraordinaire, marquée par son « explosivité » et son « expansivité » (p. 26) et la mise en œuvre des politiques nazies à Berlin, dès la « prise de pouvoir » et l’incendie du Reichstag. Du XIXe siècle à 1945, l’histoire de la ville est pourtant marquée par des crises répétées qui s’enchaînent les unes aux autres, dont le cumul aboutira au désastre.
L’approche peut rappeler le débat historiographique sur le « Sonderweg » allemand – la modernisation du pays se serait faite sans véritable démocratisation, ce qui contribuerait à expliquer le nazisme. Mais Füzesséry évalue l’ampleur spécifique des crises qui ont marqué Berlin : l’industrialisation effrénée, les pénuries de la Grande Guerre, puis la révolution et la guerre civile, dont Berlin est le principal théâtre ; l’extrême inflation puis la relance économique accélérée ; le choc de 1929 engendrant le chômage de masse, la crise de régime puis la prise de pouvoir nazie ; à nouveau la guerre et ses dévastations.
Tout ceci peut sembler connu. Mais comment écrire l’histoire à l’échelle des expériences habitantes, en les confrontant à l’histoire matérielle de la métropole ? La Destruction de Berlin répond par l’exploration méthodique de variations sur le thème des ruptures violentes, mais sans négliger les capacités d’« adaptation » active des populations et des institutions au cours de la période. Sa structure en trois temps prend un accent tragique, suggéré dès le sous-titre mentionnant « l’explosion urbaine » : « Surrection », « Acclimatation », « Destruction ». Sans nier la puissance de fascination qu’exerce le destin de Berlin, le regard de l’historien apporte une contextualisation et une distance critique indispensables pour décrire le caractère excessif des phénomènes étudiés. Le recours aux archives et à une sélection judicieuse dans l’immense littérature disponible permet de frayer le chemin d’une démonstration originale. Il en résulte un point de vue à la fois précis et documenté, à l’encontre de certaines idées reçues ou fausses légendes.
Démythifier Berlin
Le sens du titre est en partie littéral. Chacun sait que la ville a été dévastée par les bombardements alliés puis par l’assaut soviétique de 1945. Mais le livre nuance ce constat en détaillant les profonds heurts qui ont troublé l’histoire de Berlin avant même la prise du pouvoir par les nazis, qui la haïssaient, et en rappelant la mesure des destructions de guerre : le tissu urbain de Berlin, malgré la destruction radicale subie par ses quartiers centraux, a été moins dévasté par les bombes que d’autres grandes villes (p. 346-347). L’auteur montre que dès « l’explosion » industrielle et urbaine de la fin du XIXe siècle, les tensions sociales et politiques, les crises de croissance et des menaces variées ont pesé sur le développement accéléré de la capitale prussienne, puis impériale. Füzesséry souligne aussi que la « détestation nazie » de Berlin, ville « rouge » que les nationaux-socialistes tenaient pour emblématique de la « dépravation » communiste, juive et cosmopolite, fut ambivalente. Fondée sur de vastes projets de démolition et reconstruction, la vision mégalomane portée par l’architecte Albert Speer et par Hitler supposait de rebaptiser la capitale en « Germania ». Des expulsions et destructions avaient commencé deux ans avant que les premières bombes anglaises atteignent Berlin (p. 322-323). Ces particularités limitent les possibilités de comparaison, tant la démesure nazie excède par exemple les ambitions romaines de Mussolini. Écrire l’histoire de Berlin, c’est se confronter à la déconstruction du « mythe nazi » (Lacoue-Labarthe et Nancy 1991), un travail qui reste nécessaire.
Dès l’entre-deux-guerres, des sociologues (Halbwachs 1934), écrivains (Döblin 1929), journalistes (Kracauer 2013 ; Roth 2013, 2021) ou photographes (Von Bucovich 1928) avaient décrit la métamorphose des expériences berlinoises. Avec la rupture d’échelle métropolitaine, la vitesse du changement frappait celles et ceux qui l’éprouvaient. En dépit des politiques d’urbanisme du « Grand Berlin » lancées vers 1910 et matérialisées par les réformes de 1919, Berlin était devenu « trop grand pour Berlin » (Zischler 2016). La presse et les médias relayaient des récits exaltés de ces accélérations. La diffusion du jazz, la vie nocturne ou l’avènement du trafic aérien civil avec l’ouverture de l’aéroport de Tempelhof en 1924 et la création de la Lufthansa en 1926, marquent l’image de la ville. La mue spatiale et les changements sociaux se tendaient un miroir. Mais celui-ci était déformé par les aspirations divergentes de ceux qui le faisaient parler, de l’autocélébration à la révulsion. C’est pourquoi le détail des interactions entre ces phénomènes restait à mettre au jour : tel est le pari que relève La Destruction de Berlin, en s’intéressant aux divers procédés de notation, notamment statistiques et graphiques, que les contemporains inventent pour décrire la métropolisation et ses conséquences.
Füzesséry examine l’expérience sensorielle des Berlinoises et Berlinois face au fait métropolitain : il met en regard l’évolution matérielle avec celle des formes de vie, afin d’étudier « la très grande ville comme forme spatiale et sociale à la fois » (p. 16). L’ampleur de la documentation n’a d’égal que l’effort de synthèse remarquable accompli pour composer une vue d’ensemble de la période, longue de près d’un siècle.
L’auteur rapproche des sources qu’il est rare d’associer en un corpus unifié : statistiques, règlements, photographies, séquences de films variées, reportages de presse, extraits littéraires, journaux intimes ou encore rapports médicaux reçoivent le même niveau d’attention. Cette combinaison recompose le « paysage d’expérience de la très grande ville », c’est-à-dire les effets matériels et formels de « la rupture d’échelle métropolitaine » sur « les densités, les mobilités, les temporalités, ou encore les sensorialités de la ville » (p. 74). Le livre montre les conséquences du surpeuplement et de la congestion sur l’expérience quotidienne : conditions de logement, mais aussi « synchronisation » des rythmes de vie, promiscuité dans les transports, électrification des intérieurs et des lieux publics, et nouvelles ambiances nocturnes (p. 72-108). Composées de photogrammes de films documentaires, des planches donnent la mesure de « l’intensification » et de la « massification » des mouvements corporels. L’intérêt heuristique de ces visuels réside dans leur montage et leur mise en dialogue avec d’autres archives, statistiques, articles de presse. Ce foisonnement fait à la fois la richesse et la complexité de l’ouvrage.
L’un des partis pris stimulants du livre est de décloisonner les études urbaines : à l’histoire et à la géographie, l’auteur associe des notions de sociologie et de psychologie sociale, tandis que la politique passe à l’arrière-plan. L’attention minutieuse aux données statistiques, par-delà les affolantes courbes démographiques, inclut les chiffres de la santé publique (p. 123-132). Plus loin, l’auteur étudie moins les infrastructures de transport que les mesures de régulation du trafic et de prévention routière, examinant une séquence de « film d’éducation » tourné en 1925 (p. 176-186). De même, il s’intéresse moins aux projets urbains dont Berlin a fait l’objet qu’aux « dialectiques de l’adaptation citadine », dans des analyses passionnantes des conduites berlinoises : dans la rue, les transports publics, ou dans les lieux de loisir comme les parcs d’attractions (p. 187-222).
Enjeux démocratiques de la vie métropolitaine
On pourrait parler, détournant la formule d’un spécialiste du cinéaste Georges Franju, d’« une esthétique de la déstabilisation » (Leblanc 1992) propre à la métropolisation berlinoise. Selon Füzesséry, « l’acclimatation » citadine se caractérise par des reconfigurations de l’expérience qui répondent à ces nouvelles conditions esthétiques : les citadins font face à l’instabilité de manière active, en remodelant leurs perceptions et leurs actions. Par l’apprentissage et l’habituation, de nouvelles attitudes donnent forme aux expériences ordinaires de la rue, afin d’éviter qu’elles ne basculent dans le chaos. Mais l’acclimatation dépend aussi de réponses institutionnelles et politiques, telles les réformes du logement collectif ou la création de parcs et d’espaces « naturels ». Grâce à ces interventions volontaires, la mise en place progressive de « routines » (p. 223) avait pu contenir les effets de la métropolisation en agissant à la fois sur l’espace urbain et sur ses usages. De cette « normalisation métropolitaine » aurait émergé un « paysage psychique du citadin » (formule de Joseph Roth en 1933, citée p. 27), propre aux années 1920. C’est ce paysage que le nazisme puis la guerre prendront pour cible de leurs actions destructrices, objet des analyses de la troisième partie du livre. L’auteur y examine, de manière synthétique, l’ambivalence des politiques urbaines du Reich. Si l’ordre nouveau se fonde sur une politique de terreur et de répression (arrestations, rafles, déportations), il agit aussi dans l’espace public par l’organisation de rassemblements et de célébrations officielles pour mobiliser les foules. Du retour du marché de Noël aux Jeux olympiques de 1936, Berlin devient la scène de vastes opérations de propagande. D’autre part, si les nazis ont critiqué la congestion métropolitaine, ils ont conçu en réponse un projet de « démolition-reconstruction » de la ville marqué par le « gigantisme », la surenchère et la brutalité. Dans un chapitre passionnant, Füzesséry qualifie « Germania » d’« uchronie », analysant les dimensions géopolitique, économique, démographique, technique, architecturale et urbaine de ce projet surdimensionné (p. 296-327).
Ainsi, La Destruction de Berlin décrit les relations entre croissance et crises en associant l’inventivité méthodologique, la rigueur chronologique et la porosité thématique. L’ouvrage confronte les effets psychologiques et culturels d’une croissance urbaine « convulsive » tenue pour incontrôlable, voire pathogène, aux conséquences cumulées d’une série de crises. Cette superposition hyperbolique met en danger les tentatives réformistes et normalisatrices pour y répondre. C’est parce qu’elle s’est appuyée sur les tensions inhérentes à cette histoire urbaine singulière que la « détestation nazie » de Berlin a pu porter un coup mortel aux processus originaux de démocratie urbaine qui y avaient vu le jour. Dix ans avant les dévastations de la guerre, la politique intérieure nazie a visé ceux-ci, par son régime de terreur totalitaire comme par ses projets démesurés.
Le livre invite à décloisonner l’histoire urbaine vers d’autres champs : l’histoire environnementale, celle des institutions, mais aussi l’histoire des sensibilités, des émotions, du corps. Ce décentrement fécond pluralise les évolutions de l’urbanisme ou de l’architecture en considérant la métropole comme un ensemble de pratiques, d’habitudes, de rapports évolutifs à l’espace et au temps. La très grande ville de l’apogée de l’ère industrielle apparaît en tant que milieu de la vie civile, dont l’écologie humaine spécifique contribue à reconfigurer les gestes quotidiens et les attitudes citadines : un foyer d’inventions où le partage démocratique du pouvoir d’agir et des responsabilités collectives auront eu, pour un temps, toute leur place.
Bibliographie
- Bell, K. 2022. The Undercurrents. A Story of Berlin, Londres : Fitzcarraldo Éditions.
- Bonnin, P. et Manale, M. 2016. Habiter Berlin. 1900-1920, Paris : Créaphis Éditions.
- Döblin, A. 1929/2009. Berlin Alexanderplatz, trad. O. Le Lay, Paris : Gallimard.
- Halbwachs, M. 1934. « Gross Berlin : grande agglomération ou grande ville ? », Annales d’histoire économique et sociale, vol. 6, n° 30, p. 547-570.
- Kracauer, S. 2013. Rues de Berlin et d’ailleurs, trad. J.-F. Boutout, Paris : Les Belles Lettres.
- Lacoue-Labarthe, P. et Nancy, J.-L. 1991/2016. Le Mythe nazi, La Tour d’Aigues : Éditions de l’Aube.
- Leblanc, G. 1992. Georges Franju, une esthétique de la déstabilisation, Paris : Créaphis Éditions.
- Moss, T. 2020. Remaking Berlin. A History of the City through Infrastructure, 1920-2020, Cambridge (Mass.) : MIT Press.
- Roth, J. 2013. À Berlin, trad. P. Gallissaires, Paris : Les Belles Lettres.
- Roth, J. 2021. Automne à Berlin, trad. N. Casanova, Paris : Les Belles Lettres.
- Von Bucovich, M. 1928/1993. Berlin 1928 : Portrait d’une ville, texte d’Alfred Döblin, Paris : Hazan.
- Zischler, H. 2016. Berlin est trop grand pour Berlin, trad. J. Torrent, Paris : Macula.



















