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La ville des riches

Financiarisation et capture de l’espace par l’élite mondiale
Dans son dernier ouvrage, le sociologue Rowland Atkinson décrit la façon dont les « super-riches » ont fait main basse sur la capitale britannique. L’afflux massif de capitaux et l’internationalisation du marché immobilier n’ont pas été sans conséquences pour les autres habitants de Londreset en particulier pour les plus précaires.
Recensé : Rowland Atkinson, Alpha City. How London was Captured by the Super-Rich, Londres, Verso Books, 2020, 256 p.

Dans les années 1960, la sociologue Ruth Glass a conçu le terme de gentrification en constatant le remplacement d’une part de la classe ouvrière par des familles à revenus plus élevés dans les quartiers populaires du centre-ville de Londres (Glass 1964). Près de six décennies plus tard, la capitale britannique est devenue l’épicentre du marché financier mondial, où l’on enregistre le record de millionnaires par habitant. La valorisation vertigineuse de l’espace urbain est le résultat de l’afflux massif de capitaux étrangers, notamment dans le secteur immobilier : même la classe moyenne londonienne, identifiée par Glass en son temps comme le principal agent de la gentrification, se trouve aujourd’hui menacée.

Dans son dernier ouvrage, le sociologue Rowland Atkinson, qui conduit depuis plus de vingt ans des recherches sur la ségrégation et la gentrification, examine le processus d’élitisation de Londres ou, comme l’indique le sous-titre du livre, la manière dont la ville a été capturée par les super-riches, ainsi que l’impact de cette appropriation de l’espace urbain sur les plus pauvres.

Londres, « alpha city » par excellence

L’auteur rappelle que Londres est l’exemple par excellence d’une métropole qui s’est développée sous le contrôle de l’aristocratie et de la bourgeoisie, notamment à l’époque victorienne. Après la Deuxième Guerre mondiale cependant, ces élites ont vu leur hégémonie contestée sous le coup des politiques redistributives portées par l’État-providence.

Mais ces formes d’encadrement public des dynamiques d’accumulation ont été l’objet d’une longue et profonde remise en question renforcée à partir de la crise financière de 2008 culminant alors dans ce qu’Atkinson identifie comme le rétablissement du contrôle de la ville par les élites. D’une part, la crise a permis de légitimer des politiques d’austérité faites de coupes budgétaires dans les programmes sociaux qui ont détérioré les conditions de vie des classes populaires ‒ en particulier leurs conditions d’habitat à l’issue du démantèlement du système public de logements sociaux. D’autre part, la crise a permis de justifier la mise en œuvre de nouvelles mesures pro-marché encourageant l’arrivée de capitaux, à l’image d’une série d’exonérations fiscales et de la suppression des réglementations sur les transactions financières. Ainsi ont été créées les conditions idéales pour la « capture » de la ville par l’élite mondiale, un processus qui a bénéficié d’un large soutien des acteurs politiques locaux.

Cette capture de Londres par les super-riches, qualifiée dans l’ouvrage de « colonisation par le capital », a dicté la trajectoire de la métropole au cours de la dernière décennie, notamment à travers l’internationalisation du marché immobilier londonien. L’auteur aborde les valeurs et les représentations qui composent ce modèle, dans lequel les promoteurs privés sont présentés comme les sauveurs de l’économie de la ville, dont le dynamisme et la vitalité seraient liés à l’afflux de capitaux étrangers.

C’est en ce sens qu’Atkinson formule l’hypothèse de la primauté de Londres dans le cercle des villes globales, actualisant le débat ouvert par le livre publié par Saskia Sassen il y a trente ans (Sassen 1991). Pour le chercheur, le projet de développement entrepris par les instances de gouvernement de la capitale britannique a hissé la ville au sommet de la hiérarchie des métropoles. Londres, par conséquent, n’est pas simplement l’une des villes globales, mais c’est la ville globale, le membre suprême d’un groupe restreint qui produit et accueille de vastes fortunes au cœur d’une économie mondialisée de plus en plus tirée par la finance. « Bref, Londres est la ville alpha » (p. 9).

Une description de cette élite londonienne est proposée dans les trois premiers chapitres. Les super-riches de la « ville alpha », historiquement composée de familles aristocratiques britanniques traditionnelles, comptent désormais parmi eux des magnats des médias, du commerce et de l’industrie, des oligarques russes, des individus liés à des réseaux du crime organisé, des barons du pétrole et autres milliardaires associés aux marchés des matières premières. La crise financière de 2008, soutient l’auteur, n’a pas affecté ce groupe restreint, et a au contraire augmenté la richesse des plus fortunés. Face à la faiblesse des régulations des investissements internationaux, Londres offre un environnement particulièrement favorable à l’attraction de capitaux. Par conséquent, en une décennie, le paysage de la ville et son cadre bâti ont été redéfinis par l’internationalisation du marché immobilier : les nouvelles constructions de gratte-ciel apparaissent alors comme « le programme de construction le plus dramatique entrepris dans la ville dans la période d’après-guerre » (p. 19).

Un « gigantesque casino du capital »

Trois débats attirent l’attention dans le livre et méritent d’être mis en exergue : le rôle de l’argent tiré d’activités illégales dans le boom immobilier de Londres, le développement d’une infrastructure de transport qui permet l’hypermobilité des riches et la paranoïa sécuritaire.

L’argent sale a en effet contribué, selon Atkinson, au boom immobilier des dernières décennies, transformant la ville en un « gigantesque casino du capital » (p. 83). Derrière les nouveaux bâtiments cossus, dont beaucoup appartiennent à des firmes offshore implantées dans des paradis fiscaux, se cachent des milliards de livres sterling issues d’opérations criminelles. Londres serait ainsi le théâtre d’une vaste économie souterraine, offrant « ce que de nombreux experts considèrent comme le système le plus avancé de blanchiment d’argent et de criminalité financière au monde » (p. 85). Le chapitre 4 traite spécifiquement de ce sujet, présentant diverses données sur l’argent sale investi dans l’espace urbain, la complicité des autorités de la répression des fraudes et l’inaction de la classe politique qui, en général, ferme les yeux sur l’origine des investissements qui atterrissent dans la ville.

Un autre point porté à l’attention du lecteur est l’hypermobilité des super-riches, traitée au chapitre 5. Atkinson y analyse la mobilité exceptionnelle de ce groupe et sa capacité à accéder facilement à toute la planète, une caractéristique qui renforce le statut exceptionnel de Londres qui « ne pourrait exister sans un équipement sophistiqué qui offre aux riches la possibilité de se déplacer rapidement, confortablement et en privé » (p. 109). À ce sujet, l’auteur illustre l’importance de l’infrastructure de transports qui permet aux millionnaires d’accéder à des aéroports réservés à leurs jets privés, d’avoir un large éventail de liaisons aériennes avec d’autres destinations mondiales « bien classées » et de profiter des autoroutes à grande vitesse connectant les différents quartiers aisés de la ville. Les mobilités qui en découlent pour ces élites répondent à leur quête d’entre-soi et donnent ainsi lieu à un véritable simulacre de l’urbain permettant aux super-riches de faire fi de la réalité précaire de nombre de leurs concitoyens.

Enfin, dans le chapitre 6, Atkinson analyse la paranoïa des élites mondiales et ses conséquences sur la sécurisation de l’espace public urbain. « La prise de Londres par les riches s’exprime en partie à travers une transformation globale de nombreux espaces désormais organisés autour du principe de sécurité » (p. 145). Malgré l’un des plus bas niveaux de violence au monde parmi les métropoles de sa taille, les millionnaires ont fait de Londres une prison à ciel ouvert au travers des dispositifs de surveillance électronique dont ils s’entourent, de la transformation de leurs résidences en véritables bunkers. La ville promet ainsi d’être un environnement à faible risque, non seulement pour les investissements, mais aussi pour les millionnaires qui y vivent et y circulent. Et la réponse des pouvoirs locaux à cette demande de sécurité consiste à proposer un nouveau type d’anti-urbanisme : « une révolte invisible des élites – une sorte d’insurrection exprimée physiquement à travers les barricades construites pour défendre les zones anti-urbaines des super-riches » (p. 162). Pour ces personnes, les aspects qui d’ordinaire caractérisent la vie urbaine, comme la diversité sociale et l’imprévisibilité quotidienne, sont écartés au nom de la défense de l’intimité et de l’entre-soi des classes supérieures.

L’enfer urbain des classes populaires

Atkinson conclut le livre en parlant des impacts de cette élitisation sur la majeure partie de la population de la ville et plus particulièrement sur les travailleurs précaires, jeunes marginalisés et immigrants illégaux. « La vie quotidienne de ceux qui sont “en bas” est devenue une sorte d’enfer urbain, tandis que les riches continuent à extraire de plus en plus de richesses et à profiter de leurs modes de vie en paix » (p. 165). Disposant d’une véritable force d’attraction à l’égard des capitaux privés, Londres est également traversée par des forces centrifuges qui expulsent les pauvres et la classe moyenne aux marges de la métropole. Progressivement exclus d’un parc social désormais résiduel et incapables de payer les loyers exorbitants du parc privé, ceux qui n’ont pas bénéficié de la politique de financiarisation en sont les premières victimes : les ménages vivant en dessous du seuil de pauvreté représentent désormais plus d’un quart de la population londonienne.

Dans l’un des passages les plus intéressants de la conclusion, l’auteur décrit la cession de biens et de terrains publics à des promoteurs privés. Bibliothèques, hôpitaux, écoles, équipements collectifs et même de grands ensembles de logements sociaux, qui jusqu’alors constituaient un filet de sécurité pour les plus vulnérables, sont progressivement démolis pour faire place à de grands projets immobiliers.

Les espaces de la richesse se construisent également en détruisant le sens des lieux. De nombreux lieux transformés par le capital financier mondialisé sont devenus des quartiers fantômes, soit à cause du mépris des riches pour l’espace public, soit à cause du faible taux d’occupation des propriétés. Conçus comme de simples actifs financiers, les projets immobiliers de luxe sont souvent laissés inutilisés, formant ce qu’Atkinson qualifie de « nécroarchitecture », « une forme architecturale générée par le besoin des riches de loger leur argent, mais pas leur corps, littéralement une espèce d’espace mort » (p. 97).

Les études urbaines et les espaces de la richesse

Le grand intérêt de l’ouvrage réside dans son analyse d’un groupe social particulier, les élites économiques qui, par contraste avec la vigueur de la tradition de recherche sur les populations vulnérables, sont relativement peu investies en tant qu’objet de recherche dans le cadre des études urbaines.

Cette absence peut s’expliquer par la difficulté d’accès aux espaces de vie des riches, même si certains auteurs ont ouvert des voies, notamment au travers d’études sur les classes supérieures de région parisienne (Pinçon et Pinçon-Charlot 2007) et sur les enclaves fortifiées de São Paulo (Caldeira 2000).

Alors que les études sur la gentrification se multiplient, la nouvelle vague d’élitisation dans le contexte de l’hyper-financiarisation invite à ne pas uniquement mener des analyses focalisées sur les territoires populaires. L’exercice intellectuel de dévoilement des pratiques spatiales des élites contribue aux efforts des chercheurs engagés dans la transformation sociale, et l’ouvrage de Rowland Atkinson constitue à ce titre un exemple fort utile à celles et ceux qui osent s’aventurer dans l’étude des espaces de la richesse.

Bibliographie

  • Caldeira, T. 2000. City of Walls. Crime, Segregation and Citizenship in São Paulo, Berkeley : University of California Press.
  • Glass, R. 1964. London : Aspects of Change, Londres : MacGibbon & Kee.
  • Pinçon, M. et Pinçon-Charlot, M. 2007. Les Ghettos du Gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris : Éditions du Seuil.
  • Sassen, S. 1991. The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton : Princeton University Press.

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Pour citer cet article :

João Carlos Carvalhaes Monteiro, « La ville des riches. Financiarisation et capture de l’espace par l’élite mondiale », Métropolitiques, 1er novembre 2021. URL : https://metropolitiques.eu/La-ville-des-riches.html

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