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Terrains

La bataille des ambiances

Affects et conflits d’aménagement à Rennes
« Aseptisée » ou « rebelle » : la place Sainte-Anne à Rennes est au cœur de conflits opposant habitants et élus sur son réaménagement. Julien Torchin analyse ici comment, derrière la notion d’« ambiance », sont mobilisés les affects dans la défense ou l’opposition au projet.

À Rennes, une série de grands projets lancés ces dix dernières années incarnent la mue du chef-lieu de la région Bretagne en métropole à rayonnement régional dans le paysage architectural (la ville compte 220 500 habitants en 2021 et ses alentours accueillent une population en croissance rapide, devenant ainsi en 2016 la dixième aire urbaine du pays). Parmi ceux-ci, le chantier de la place Sainte-Anne (2014-2022) condense l’essentiel des problématiques rennaises en termes de politiques d’aménagement, mais aussi en termes de cohabitation entre des représentations et des usages différents du lieu. Haut lieu historique des pratiques festives estudiantines et désormais nouveau cœur symbolique du dynamisme économique et touristique de la ville, le rôle des affects dans la perception des ambiances urbaines opère, ici plus qu’ailleurs, une forme de partage politique et spatial de l’espace entre les individus qui le pratiquent.

Faire d’une place publique un emblème de la ville de demain

Place « populaire » et « animée », conjuguant « esprit canaille » et « ambiance village [1] » : les éléments de discours qui émanent des documents de communication touristique brossent un portrait flatteur de cette petite place rennaise de 13 000 m², dont les différents chantiers en cours sont destinés à en faire le « cœur battant du centre historique [2] » et la « vitrine [3] » de la ville. Le processus est d’ampleur et s’inscrit dans la durée. En 2014, un concours de maîtrise d’œuvre remporté par un partenariat entre trois agences françaises de paysage, d’urbanisme et d’architecture [4] a été suivi de travaux de rénovation de l’ancien couvent des Jacobins et de sa requalification en Centre des congrès, inauguré début 2018. Une deuxième phase a consisté au creusement de la nouvelle station de métro, dont l’ouverture est prévue au printemps 2022. Le chantier porte désormais sur l’habillage et l’aménagement de la place en elle-même (pavage, installation de kiosques le long de l’église Saint-Aubin, mise en lumière, végétalisation). Les abords immédiats de celle-ci ont également été transformés : la réhabilitation progressive du bâti ancien s’est accompagnée de la destruction d’une partie de la Maison du peuple de la rue Saint-Louis (haut lieu de la vie syndicale et culturelle rennaise depuis 1919) ainsi que de l’îlot formé par les immeubles 20-21.

Figure 1. Une place au cœur du tissu urbain

1. Fond de carte : Rennes Métropole. Conception : Julien Torchin ; réalisation : Anthony Nicolas.
2. Projet d’aménagement de la place Sainte-Anne par Ilex Paysages, principal mandataire de la Ville de Rennes et de Rennes Métropole pour le réaménagement de la place (image : Ilex Paysages).
3. Photographie de la partie ouest de la place en février 2020, durant la phase finale des travaux de réhabilitation. À l’arrière-plan, la Tour signal du nouveau centre des congrès, inauguré en 2018 (photo : Julien Torchin).

L’affirmation de la centralité du lieu s’incarne désormais dans le symbole vertical qui domine le paysage. La tour lumineuse du Centre des Jacobins (« prouesse technologique », « phare innovant [5] ») atteste ainsi des ambitions de la métropole rennaise, qui célèbre architecturalement son statut de capitale régionale innovante, cherchant ainsi à renforcer son attractivité auprès de catégories de population bien ciblées : les jeunes actifs à la recherche d’un autre cadre de vie, les touristes d’affaires et les citybreakers. Une opération de cette ampleur a soulevé des oppositions, articulées autour de thèmes classiques, tels que la défense du patrimoine bâti ou encore la lutte contre les effets de la gentrification. Mais l’intérêt est ici d’observer comment les acteurs engagés dans ce conflit ont su appuyer leurs discours sur le thème de la préservation de « l’ambiance » du lieu, en mobilisant le registre rhétorique des affects.

Une bataille pour l’ambiance

Le collectif d’habitants « Place à défendre » a ainsi adressé plusieurs pétitions aux élus et a organisé plusieurs manifestations contre « la fin programmée d’un quartier populaire [6]) », en critiquant l’absence d’une réelle concertation des pouvoirs municipaux sur le devenir du quartier : « Notre réaction au départ fut très instinctive : notre amour pour Rennes est lié à la place Sainte-Anne, nous aimons nous y réunir, souvent aux terrasses des cafés, avec nos amis. Cette transformation brutale du quartier nous a fait prendre conscience que nous allions perdre cet affect » (Alter1fo 2014). D’ambiance et d’identité urbaine, il en est question encore dans une brochure qui affirme que le dessein des pouvoirs publics est de « transformer une ville de province insolente et rebelle, jadis bastion du rock et des musiques alternatives, en dernière destination hype pour les élites de la jet set ! » (I2D 2013, p. 9).

Le rôle primordial des terrasses et du paysage sensoriel associé à la vie estudiantine (sons, odeurs, images visuelles) est souvent évoqué en contexte d’entretien avec des usagers réguliers ou occasionnels du lieu. « Aseptisée » pour les uns, elle n’en est devenue que plus « apaisée » et plus safe pour les autres, en raison de la déconcentration des lieux de la fête et de l’augmentation des prix des consommations qui en ont accompagné la transformation.

Du côté des élus de la ville de Rennes, on rejette en bloc toute volonté d’aseptisation volontaire de l’ambiance de la place. On reconnaît toutefois mener une politique de dédensification et de diversification sociale, qui passe nécessairement par une requalification de l’ambiance de celle-ci :

ce que j’ai vu comme opposition au Couvent des Jacobins c’est […] « Ah, vous allez nous aseptiser la place Sainte-Anne, on va plus pouvoir faire la fête, c’est plus que pour les riches ! » […] Évidemment, on ne va pas aseptiser cette place, ni la rue de la soif : on le sait que la ville a une histoire par rapport à cela, mais […] on peut quand même diversifier un peu (K. Krüger, ex-adjointe municipale déléguée aux temps de la ville, PCF).

il y a une tradition de vie sociale et culturelle du centre-ville de Rennes. [...] on considère que ça fait partie de l’ADN de la ville [...]. C’est important parce qu’il y a une petite musique qui circule sur Rennes : […] « la municipalité, elle n’a qu’un seul objectif, le Centre des congrès, ça va être fondamentalement le lieu des bobos ou des milieux d’affaires », ce qui n’est pas du tout le cas » (H. Chardonnet, ex-adjoint municipal délégué à la sécurité, PS).

Ces deux éléments de discours opèrent une distinction d’ordre sémantique et politique entre « apaisement » et « aseptisation ». Deux termes qui viennent qualifier des processus qui relèvent pourtant du même registre : celui des sentiments. Le renforcement de la piétonnisation du lieu, son esthétisation de l’espace, sa naturalisation, sa sécurisation et la constitution d’instances de dialogue entre habitants et professionnels (comme le Conseil de la nuit) se retrouvent du côté de l’apaisement, parce qu’ils constituent – selon ces acteurs – un horizon désirable.

Le registre affectif de l’apaisement permet aux acteurs municipaux de construire un discours légitimant la transformation du lieu en créant les conditions d’une ambiance urbaine plus inclusive censée permettre la coexistence pacifique de « ceux qui font la fête, mais aussi ceux qui dorment et ceux qui travaillent » (H. Chardonnet). En revanche, ils se défendent de promouvoir une relation apathique aux espaces urbains : une « indifférence affective » qui serait – elle – propre à l’aseptisation (Thomas 2020). En miroir, les acteurs qui s’en inquiètent mettent en avant un contre-discours dans lequel l’ambiance du lieu est utilisée comme un outil de promotion d’un modèle de ville plus libertaire et contestataire. La grande plasticité de la notion d’ambiance permet ainsi d’un côté d’évacuer toute accusation de gentrification volontaire en dépit de l’augmentation continue des loyers, de l’autre de soutenir l’argument d’une place « pour les riches » en dépit de la décision prise par la mairie de construire douze logements sociaux à la place de l’îlot 20-21.

La bataille politique autour de l’ambiance se joue aussi sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter et Instagram, où l’on a pu assister à un détournement du très affectif mot-dièse « #rennesquonaime », lancé en mai 2016 à l’initiative du service communication de Rennes Métropole :

Derrière la guéguerre sur Twitter, se dessine un conflit majeur sur ce que doit être la ville qu’on veut habiter […] il y a aujourd’hui quelque chose de déterminant dans la ligne de partage qui oppose la Rennes du carré rennais [7] et celle des manifestations ; une Rennes « fragile et rebelle » et une Rennes opulente et docile ; qui oppose, en somme, la Maison du peuple occupée et le couvent des Jacobins (Expansive.info 2017).

Concevoir la requalification des petites places à partir des ambiances : le défi Rennes 2030

La question de l’ambiance du centre-ville va bien au-delà de la place Sainte-Anne et a été au cœur d’une vaste opération de concertation intitulée « Rennes 2030 », menée entre 2016 et 2019 dans le cadre de la révision du PLU. La restitution de cette première étape de « concertation XXL [8] » suggère que la notion d’ambiance est désormais au cœur des projets de requalification des petites places du centre-ville. Cette conception d’ambiance passe notamment par l’organisation d’événements à caractères culturels, festifs, visant à donner une nouvelle identité aux lieux. Ce qui ne va pas sans susciter quelques interrogations, comme en témoigne la proposition de faire de la place du parlement un « un lieu de contemplation plutôt et non d’usages ou d’événements [9] ». Le processus de requalification du centre-ville à partir de la conception d’ambiances illustre la tendance croissante à la prise en considération des émotions et des affects des citadins (voire de leur instrumentalisation) dans le champ de la fabrique de la ville (Anderson et Holden 2008 ; Feildel 2013). Tendance qui procède sans doute d’intentions louables, mais qui conduit aussi à mettre en situation d’invisibilité des oppositions qui pourraient s’exprimer sur ce registre, et que les dispositifs d’accompagnement élaborés ne sauraient pas (ou ne voudraient pas) intégrer (Feildel et Le Jeloux 2018).

Figure 2. Carte des ambiances imaginées

Carte de restitution de la concertation Rennes 2030. Synthèse des idées et des attentes des Rennais quant au devenir des petites places du centre-ville
(Source : Ville de Rennes, 2019).

D’un point de vue méthodologique, le cas de Rennes est peut-être un cas original sur la forme mais est loin d’être une exception sur le fond. L’étude des ambiances architecturales et urbaines au prisme de la rhétorique « aseptisation/apaisement » pose la question du partage des représentations et des affects qui y sont associés et pourrait s’appliquer à une étude plus systématique des centres-villes (Thomas 2020), tout comme d’autres formes d’espaces dont l’ambiance est considérée à la fois comme un bien commun menacé et comme un levier de transformation des territoires (ambiances « maritimes », ambiances « sauvages », ambiances « villages », etc.).

D’un point de vue épistémologique, l’étude des ambiances urbaines à partir des affects et des émotions contribue à enrichir la notion d’une portée politique en plus de sa dimension sociologique et anthropologique aujourd’hui largement étudiée (Tallagrand et al. 2021). La démarche invite, enfin, à en étudier la part de construction individuelle en plus de leur dimension collective ou partagée (Martouzet 2014).

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Pour citer cet article :

Julien Torchin, « La bataille des ambiances. Affects et conflits d’aménagement à Rennes », Métropolitiques, 6 juin 2022. URL : https://metropolitiques.eu/La-bataille-des-ambiances.html

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