Famagouste est une ville chypriote désertée à la suite du conflit gréco-turc de 1974 qui a séparé l’île en deux (Kaloudis 1999). Avant ce conflit, la ville était habitée par deux populations : la communauté turco-chypriote à l’intérieur de l’enceinte vénitienne de la vieille ville et la communauté gréco-chypriote dans le quartier de Varosha, partie neuve de la ville, située au sud des murailles. Famagouste était alors le plus grand port de l’île, l’un des plus importants de Méditerranée par sa position stratégique au Moyen-Orient sur la route de l’Europe, et une station balnéaire prisée. Ses remparts, qui avaient constitué pendant des siècles « l’exemple le plus raffiné et efficace d’un lieu fortifié » (Enlart 1899), étaient alors perçus comme un simple repère architectural servant à délimiter les deux quartiers de la ville.
Source : Famagusta’s Cultural Centre.
Quand la communauté grecque fut obligée de partir, le quartier de Varosha, alors en plein essor, se vida complètement. Seul le centre fortifié demeura peuplé, si bien que Famagouste se réduisit à la vieille ville. Les 40 000 personnes déplacées de Varosha en 1974 laissèrent leurs maisons, leurs activités commerciales et les institutions culturelles en l’état. Convaincues de pouvoir revenir après quelques jours, elles emportèrent seulement les clés des maisons. Quand l’armée turque ferma l’accès à la ville en barrant les rues et en condamnant les édifices, elle y trouva les tables dressées et les réfrigérateurs encore pleins [1]. Les habitants avaient quitté leurs maisons et les objets témoins de leur histoire (Markides, Boğaç et Kelly 2019) en abandonnant sans le savoir tous les éléments pouvant constituer un souvenir de leurs lieux de vie et même la possibilité de penser à leur ville perdue.
Comment dès lors renouer avec une ville abandonnée ? À travers l’exemple de Famagouste-Varosha, cet article étudie le rôle de l’espace dans la mémoire des habitants exilés. Il s’appuie sur une enquête utilisant des cartes mentales pour faire réémerger un lieu oublié et réactiver les rapports des anciens habitants avec leur ville perdue.
Figure 2. Vers la ville fantôme : Varosha avant et après l’abandon de 1974
Carte postale de l’époque, « Lumière dans la lumière de Famagouste », ΤΕΠΑΚ.
Photographies : N. Pezzoni et G. Klefti, juillet 2023.
Surmonter l’héritage émotionnel d’un trauma urbain
La recherche sur le traumatisme montre que les expériences trop douloureuses pour pouvoir être entièrement comprises et élaborées sont transmises aux générations suivantes, constituant un « héritage émotionnel » (Atlas 2022). Ainsi, les études sur les dynamiques familiales des personnes ayant survécu à un événement traumatique – notamment les réflexions psychanalytiques sur les survivants de la Shoah (Mucci 2014) – ont montré l’importance de la troisième génération et du « traumatisme tertiaire » (Rubenstein, Cutter et Templer 1989-1990). En effet, « après la négation qui a caractérisé les générations passées, réfugiées dans le silence, la (troisième) génération est probablement la première à reconnaître l’ampleur et la profondeur de la dévastation causée par la guerre, le génocide, la violence » (Mucci 2014, p. 180).
De même, dans les souvenirs partagés au sein des familles de la diaspora gréco-chypriote, l’expulsion de Varosha a d’abord suscité un effacement de la vie antérieure à l’abandon de la ville. La « ville fantôme », comme on l’a surnommée, est aussi devenue un fantôme dans les vies et les souvenirs des anciens habitants et de leurs proches. Issue de la troisième génération de réfugiés, Georgia Klefti, autrice de l’enquête présentée ici, rompt ce silence de cinquante ans entre les générations grâce à une méthode de recherche permettant de dire le traumatisme inexprimé des familles et de toute la communauté pour réactiver la mémoire de Varosha et, ce faisant, la ville elle-même. Elle a mené une campagne d’entretiens auprès d’anciens habitants pour leur demander de dessiner une carte de leur ancienne ville.
Se reprojeter dans la ville
L’enquête de Georgia Klefti à Chypre s’appuie sur la méthode développée par Nausicaa Pezzoni – coautrice de cet article – à Milan, et reprise dans plusieurs villes italiennes et européennes. Elle consiste à enquêter sur la relation que les migrants entretiennent avec leur ville d’accueil, à travers leur regard et leurs dessins de cette ville (Pezzoni 2020). Elle vise à saisir des formes d’habitat et de changements urbains qui échappent aux cartes classiques et autres instruments habituels de représentation du territoire. Dans cette optique, les migrants sont invités à représenter la carte de leur ville à partir de cinq questions clés reprenant les grandes catégories de « lecture de la ville » élaborées par Kevin Lynch dans son ouvrage aujourd’hui classique, Image of the City (1960). Les questions portent sur : les principaux points d’appui/lieux de référence de la ville, les lieux habités, les parcours les plus fréquents, les points d’agrégation dans l’espace public et les limites, c’est-à-dire les lieux inaccessibles, évités ou craints, considérés comme « murs imaginaires » de la ville.
Pour Varosha, Georgia Klefti a proposé à ses enquêtés de réaliser des cartes mentales en utilisant la même méthode, mais en l’appliquant à une situation différente : celle d’une ville abandonnée. Les cartes ne sont pas utilisées pour permettre à de nouveaux habitants de s’orienter dans une ville d’accueil, mais comme des outils mémoriels pour aider les anciens habitants à se souvenir de leur ville perdue. Ceci requiert un processus de remémorisation des lieux mêmes par les anciens habitants et leur représentation suivant une écriture que la cartographie technique ne prévoit pas, vu que le sens et la valeur des lieux représentatifs de la vie à Varosha avant son abandon n’apparaissent ni sur les cartes historiques, ni sur les reconstructions de la morphologie urbaine d’avant 1974. Il s’agit donc également, à travers la représentation des lieux connus, de susciter une reprojection dans la ville. Les cartes ne servent pas seulement à décrire la ville perdue, elles permettent de lui réimaginer un futur.
La recherche sur la dimension spatiale de la mémoire de la ville abandonnée de Varosha est un travail en cours qui compte recueillir cent cartes. Pour le moment, trente cartes ont été réalisées : pour rencontrer des réfugiés capables de révéler l’image de ce que fut la ville, il a fallu avant tout chercher dans toute l’île de Chypre les personnes âgées de plus de 65 ans et, parmi elles, celles qui étaient disposées à entreprendre la lourde tâche de dessiner la ville. De plus, beaucoup d’anciens habitants ont émigré à l’étranger. Le fait que les personnes interrogées soient d’un âge assez avancé a accentué la dimension cognitive de ce processus. La suspension entre la feuille blanche et le crayon, qui accompagne toujours l’incertitude de la représentation, était due au temps nécessaire pour se souvenir, et, plus encore, à l’acceptation de rouvrir une blessure longtemps enfouie dans l’oubli.
Ville frontière, ville genrée : ce que racontent les cartes
Des similitudes entre les cartes sont apparues au fil de l’enquête. La mer et la ville fortifiée servaient de points d’orientation cruciaux pour les habitants. En outre, les lycées, les maisons d’amis et l’arrêt de bus central étaient souvent considérés comme des points de rencontre. Fait remarquable, 92 % des entretiens ont indiqué que la ville fortifiée constituait une frontière, ce qui reflète la ségrégation non officielle découlant du conflit intercommunautaire des années 1960 (Ker-Lindsay 2015).
Des différences genrées apparaissent clairement dans les modes de représentation cartographiques. Les hommes privilégient la précision technique, ils préfèrent les symboles ou les abréviations pour une représentation plus rapide, ce qui peut indiquer des différences de vitesse de récupération et de traitement de la mémoire. Les cartes masculines se rapprochent beaucoup de la configuration physique de la ville, peut-être en raison d’un plus grand usage masculin de la voiture et plus généralement du fait des inégalités de genre qui permettent aux hommes d’avoir une mobilité plus intense et diversifiée dans l’espace urbain. Enfin, les hommes se sont davantage attachés à inclure tous les détails dont ils se souvenaient sans trop se soucier de l’aspect esthétique.
Figure 3. Varosha vue par les hommes
Ainsi, lorsque je lui ai demandé où se trouvait sa maison, Andys Savvides a insisté pour commencer par dessiner l’église de son quartier, qui était proche de sa maison (figure 3a). Les lieux les plus importants pour lui sont dessinés en gros et avec plus de détails : l’église et le lycée pour garçons qu’il fréquentait. Le style architectural hellénistique et les colonnes grecques sont récurrents dans son dessin. De même, la carte mentale de Tony Ioannou est extrêmement détaillée et son orientation spatiale étonnamment précise (figure 3b). Le caractère architectural hellénistique des lycées est également bien rendu. Tony a dessiné de nombreux points de repère importants et a raconté beaucoup d’anecdotes sur Varosha : le lieu de tournage du film Exodus de Paul Newman ou la conférence de Youri Gagarine près de l’hôtel Savoy. Il a également évoqué certains incidents entre l’EOKA (Organisation nationale des combattants chypriotes) et les autorités britanniques, et expliqué pourquoi de nombreux bâtiments ont été détruits ou laissés sans toit après les incidents de 1955-1959. Enfin, il a évoqué la disparition de la liaison ferroviaire avec Nicosie, la capitale chypriote.
À l’inverse, les femmes penchent pour des représentations plus émotives. Elles utilisent plus souvent des descriptions écrites. Leurs dessins sont plus colorés, enrichis de détails éclatants pour créer des cartes visuellement attrayantes rappelant les travaux artistiques de l’enfance. Elles souhaitaient avant tout transmettre des expériences sensorielles pour raconter la beauté des « plages de sable doré » et des « eaux bleues cristallines ».
Figure 4. Varosha vue par les femmes
Ainsi, Despo Nicolaou a commencé par dessiner l’emplacement de la mer en haut de la page (figure 4a). Cela lui a permis de mieux s’orienter. La mer a été utilisée tout au long du processus comme point de référence pour compléter la carte. Despo Nicolaou a continué à partir du bord de mer vers le bas de la page pour former petit à petit les routes principales de la ville. Les églises ont souvent été utilisées comme points de référence pour localiser les points d’intérêt importants de la ville. La ville fortifiée de Famagouste était pour elle comme une frontière. La dernière fois que Despo Nicolaou l’a visitée, c’était en 1961, avant les violents incidents de 1963 entre les deux communautés. Mme Maroulla, quant à elle, a grandi et vécu jusqu’en 1974 à Famagouste (figure 4b). Comme sa carte le montre, elle ne se repère plus bien dans l’espace de la ville. Elle a raconté que pendant toute sa scolarité primaire, elle participait aux activités de l’EOKA contre la domination britannique. La vie à Varosha a été plus agréable après l’indépendance de 1960, mais les conflits et les meurtres ont toujours fait partie de son quotidien. Pourtant, c’est sur la carte de Mme Pantelitsa que la dimension émotive et esthétique est la plus marquée (figure 4c). Elle accorde une large place aux orangeraies et aux jardins, très nombreux dans la zone résidentielle de Famagouste. En outre, la taille de chaque élément est étroitement liée à l’importance qu’il avait pour chaque réfugié. Mme Pantelitsa accorde beaucoup plus d’espace à sa maison et à son jardin qu’au reste de la ville. Elle a également écrit un petit poème sur son dessin : « Avec une fleur d’oranger, une poignée de sable doré et une larme amère d’espoir, nous construirons la ville. »
Exposer les cartes mentales, faire revivre la ville
Le caractère significatif de ces informations, ainsi que l’expressivité des cartes rassemblées, ont amené le centre culturel de Famagouste à organiser une exposition centrée sur cette recherche [2]. Inaugurée le 27 juillet 2023, l’exposition Famagouste m(in)d maps a accueilli plus de 500 visiteurs, nombre surprenant eu égard aux dimensions du centre culturel et à son emplacement excentré par rapport aux axes principaux de l’île. Les cartes de Varosha réalisées par ses anciens habitants ont connu un grand succès, que ce soit en termes de provenance géographique des visiteurs, qui venaient parfois de lieux éloignés de Chypre, ou en termes générationnels, en permettant la rencontre de grands-parents et de petits-enfants devant les images d’un territoire qui leur avait longtemps été inaccessible. Chacun s’est mis à chercher dans les cartes exposées les espaces d’une ville qui chez les uns réveillaient des souvenirs et pour les autres donnaient une forme concrète aux lieux évoqués dans les discours.
Photographies : N. Pezzoni et G. Klefti, juillet 2023.
Il est apparu clairement que les personnes présentes désiraient revoir cette ville devenue fantôme, qu’étaient nécessaires la création d’outils, d’images, le travail de recherche pour offrir une nouvelle perspective sur la ville abandonnée. Les cartes mentales recueillies par Georgia Klefti ne se contentent pas de restituer la morphologie, les repères, les axes principaux et les parcours à travers la ville oubliée de Varosha. Elles réactivent un lien profond, jusqu’alors impensable, entre les personnes et l’espace urbain. Par la récupération de la mémoire individuelle et collective, ces cartes font ressurgir un sentiment d’appartenance au territoire abandonné, préalable essentiel à l’imagination d’un avenir partagé pour cet espace. La valeur des cartes mentales réside donc dans leur fonction projective : elles ne sont pas de simples instruments descriptifs, mais des dispositifs capables de rendre à nouveau pensable la ville perdue, de dessiner une nouvelle vision de la ville, au-delà de la perte.
Bibliographie
- Atlas, G. 2022. L’eredità emotiva, Milan : Raffaello Cortina.
- Enlart, C. 1899. L’art gothique et la renaissance en Chypre, Paris : E. Leroux.
- Kaloudis, G. 1999. « Cyprus : the Enduring Conflict », International Journal on World Peace, vol. 16, n° 1, p. 3-18.
- Ker-Lindsay, J. 2015. « The Cyprus Problem », in A. Bebler (dir.), “Frozen Conflicts” in Europe, Verlag Barbara Budrich, JSTOR.
- Lynch, K. 1960. The Image of the City, Cambridge Massachusetts : MIT Press.
- Markides, E., Boğaç, C. et Kelly, R. 2019. The Famagusta Ecocity : A New Path for Peace in Cyprus, Chypre : The Famagusta Ecocity Publishing.
- Mucci, C. 2014. Trauma e perdono. Una prospettiva psicoanalitica intergenerazionale, Milan : Raffaello Cortina.
- Pezzoni, N. 2020. La città sradicata. L’idea di città attraverso lo sguardo e il segno dell’altro, Milan : O barra O edizioni.
- Rubenstein, I., Cutter, F. et Templer, D.I. 1989-1990. « Multigenerational Occurrence of Survivor Syndrome Symptoms in Families of Holocaust Survivors », Omega. Journal of Death and Dying, vol. 20, n° 3, p. 239-244.



























