« Oxford-sur-Loire »… c’est avec ces mots, évoquant la référence ultime, à l’époque, en matière de prestige universitaire, que la presse relaie, en 1959, la nouvelle : un vaste campus verra le jour à une dizaine de kilomètres au sud d’Orléans – de l’autre côté de la Loire, aux portes de la Sologne. L’annonce est faite par le ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, Pierre Sudreau, ancien résistant, député de Loir-et-Cher, et qui sera maire de la ville de Blois pendant dix-huit ans.
1959 : nous sommes à l’aube de la Ve République, née en pleine guerre coloniale en Algérie, et le premier traité européen instaurant un marché commun à partir du charbon, de l’acier et autres matières premières vient d’être signé à Rome. À l’échelle internationale, la guerre froide et la conquête de l’espace retiennent toutes les attentions. Mais en France, alors que les reconstructions de l’après-guerre s’achèvent, la crise du logement perdure. La nouvelle République gaullienne entend se distinguer par un grand programme de modernisation du pays. De vastes politiques publiques sont décidées, par exemple en matière d’industrie nucléaire, mais aussi d’urbanisme et de transformation du territoire, à des échelles sans précédent. En particulier avec la poursuite et l’intensification du remembrement agricole, ou encore, avec la politique de construction des grands ensembles, lancée à la fin de 1958. Les « zones à urbaniser en priorité », ou ZUP, marquent l’apogée d’une vision expansionniste, fonctionnaliste et productiviste du développement de la nation. Derrière ces « ismes », l’intention de rationaliser et de gagner en efficacité, en vitesse et en confort ; l’idée de changer la vie.
« Oxford-sur-Loire » se démarque cependant : avec le projet urbain d’Orléans-La Source, ce n’est pas un simple grand ensemble mais une ville nouvelle qui voit le jour dans les années 1960. Ce satellite urbain, destiné à « déconcentrer » la région parisienne, doit accueillir de multiples activités et équipements publics de premier plan : un vaste campus universitaire doté d’un centre hospitalier et de deux laboratoires du CNRS ; le siège du Bureau des ressources géologiques et minières (BRGM), attirant ingénieurs et personnels administratifs ; un centre de tri postal et de formation des postes, fixant 3 000 emplois au cœur du quartier. À cela s’ajoutent plusieurs milliers de logements, immeubles collectifs et maisons individuelles, des écoles et des lycées, une piscine, un centre commercial avec ses parkings ; et de nombreuses passerelles et passages piétons, connectant des espaces sur dalle séparés avec soin des flux automobiles. Les plans ambitieux de l’architecte et urbaniste Louis Arretche n’oublient pas d’inclure un parc floral de 400 hectares, qui est aujourd’hui l’un des lieux les plus visités du département du Loiret ; et même un musée, au programme encore flou, et qui ne verra jamais le jour.
La Source était donc conçue comme une ville à part entière : une « cité pilote du XXIe siècle », que l’on imaginait pouvoir rejoindre en 30 minutes depuis Paris par l’aérotrain de l’ingénieur Jean Bertin, un projet de transport à très grande vitesse que le TGV enterrera quelques années plus tard. Ce sera en fin de compte, au cours des années 1970, l’autoroute A71, puis, en 2000, l’ouverture d’une ligne de tramway, qui permettront de relier le quartier de La Source au reste du monde… Mais qu’en est-il des 20 000 habitants du quartier – qui sont tous, par définition, venus d’ailleurs, et souvent de l’autre côté de la Méditerranée, voire de plus loin encore ? Quels sont, aujourd’hui, les souvenirs de ce futur et que reste-t-il de ces utopies cosmopolites, après les dernières phases de mondialisation néolibérale ? Comme tant d’autres en France, le quartier a connu, depuis 2003, différents programmes de rénovation urbaine. Différentes phases de construction, destruction, reconstruction l’ont transformé en profondeur. Alors, en marge du travail des historiens, à deux générations de distance, comment recomposer la trajectoire de ce quartier, depuis les années 2020, et se mettre à l’écoute des récits et des mémoires de certains de ses habitants ?
Pour en parler, Carnets de villes a reçu Malik Nejmi, artiste, photographe, ancien habitant de La Source. Dans Ter-ter, soigner le quartier, une exposition présentée en 2025 et issue de plusieurs années de travail, il associait la photographie, des récits habitants et des archives familiales ou institutionnelles.
Références des extraits sonores
- Premier extrait sonore : extrait d’un entretien de l’auteur avec Véronique et Julia : "Les points hauts" #4 / in exposition Ter-ter. Soigner le quartier.
- Second extrait sonore : extrait d’un entretien de l’auteur avec J.-C. Royoux, à propos du Mondaneum : "À propos du Mundaneum" / in exposition Ter-ter. Soigner le quartier.
- Extrait sonore de fin : extrait d’une installation de l’auteur à l’Atelier Villa Medicis, https://vimeo.com/106663182.
Liens
- Une conférence de Malik Nejmi dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire 2025, par l’École de la nature et du paysage de Blois : https://www.ecole-nature-paysage.fr/ter-ter-soigner-le-quartier-malik-nejmi/.
- Un entretien entre Felwine Sarr et Mathieu Potte-Bonneville, « Comment habitons-nous ensemble ? », AOC, 11 octobre 2025 : https://aoc.media/entretien/2025/10/10/felwine-sarr-comment-habitons-nous-ensemble/.
- Isabelle Galichon, « Quel laboratoire mémoriel pour les banlieues ? », Mémoires en jeu, 2016 : https://www.memoires-en-jeu.com/varia/quel-laboratoire-memoriel-pour-les-banlieues/.
Pour citer cet article :
, « Carnets de villes – Orléans‑La Source », Métropolitiques , 26 janvier 2026. URL : https://metropolitiques.eu/Carnets-de-villes-Orleans-La-Source.htmlDOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.2249





















