Kehl, ville allemande frontalière de Strasbourg, est un lieu populaire auprès des Strasbourgeois·e·s pour y faire leurs courses : ils·elles y trouvent divers produits à prix avantageux (cigarettes, alcool, certaines denrées alimentaires, droguerie). Reliée à Strasbourg par le tram, une piste cyclable et un pont piéton, la ville se distingue des autres zones commerciales allemandes proches de la frontière et accessibles depuis la France principalement, et souvent uniquement, en voiture.
Photo : Kevin Clementi, octobre 2025.
Ainsi, outre la catégorie des consommateurs·trices alsacien·ne·s issu·e·s de milieux modestes, qui font leurs « grosses courses en famille » [1], régulièrement mises en scène par les médias locaux [2] comme une pratique autochtone et populaire, les étudiant·e·s strasbourgeois·e·s cherchent, eux·elles aussi, à « profiter » du différentiel de prix au-delà de la frontière. Mais Kehl se réduit-elle à un simple « royaume du moins cher » [3] ou à un espace « rituel » [4] de consommation autochtone, étudiante et populaire, auquel les Alsacien·ne·s seraient socialisé·e·s dès l’enfance ?
J’ai rencontré plusieurs étudiant·e·s issu·e·s de familles aisées, qui ont des habitudes de consommation à Kehl. Contrairement à leurs camarades plus modestes, ces jeunes ne font pas apparaître la différence de prix comme le principal facteur expliquant ces pratiques de consommation transfrontalière. Ils·elles bénéficient d’une allocation de poche généreuse fournie par leurs parents, qui supportent aussi tous leurs frais de logement à Strasbourg et le coût de leurs études. Parmi ces jeunes, ceux·celles qui ont grandi « à la frontière » (Clément 2022) n’ont pas été habitué·e·s, en famille, aux courses transfrontalières – une socialisation que l’on retrouve plutôt dans d’autres milieux sociaux. Ainsi, si cette pratique ne s’articule ni autour de contraintes économiques ni autour d’un héritage parental, comment en expliquer la genèse ?
Je m’appuie ici sur 28 entretiens avec des étudiant·e·s (18 à 26 ans) résidant dans l’Eurométropole de Strasbourg. Parmi ces entretiens, 16 sont issus du corpus de ma thèse de doctorat (Clementi 2023) et 12 ont été effectués par la suite (2023 à 2025) précisément pour aborder les pratiques estudiantines à Kehl. Pendant cette deuxième phase de recherche, j’ai aussi réalisé 15 observations d’une journée dans cette ville (centre commerçant, magasins, parkings de supermarché), où j’ai interrogé 42 étudiant·e·s (5 à 10 minutes) pendant leurs achats.
Je présente ici le cas de neuf de ces étudiant·e·s, issu·e·s de familles aisées (revenus élevés, patrimoine immobilier, parents cadres ou professions libérales). Ils·elles vivent en dehors du domicile parental, ne travaillent pas pour financer leurs études dont le coût est entièrement pris en charge par leurs parents (logement, alimentation, etc.). Les autres entretiens sont mobilisés « en miroir » afin de saisir plus généralement les pratiques étudiantes à Kehl.
Photo : Kevin Clementi, octobre 2025.
La « découverte » d’une pratique étudiante
Un samedi après‑midi, sur le parking d’un supermarché proche du centre‑ville de Kehl, je rencontre Lisa et Édouard, un couple d’une vingtaine d’années, qui remplit le coffre d’une voiture en autopartage de bouteilles, de paquets de chips et de grosses piles de gobelets en plastique. Ils font les courses pour « la coloc » de Lisa, car une fête est prévue pour le soir même. Je propose au jeune couple un entretien à la terrasse du snack, sur le même parking. Édouard, originaire d’un département voisin et fils d’un couple d’avocats pénalistes, n’était pas habitué à franchir la frontière pour faire des courses, bien qu’il ait grandi près de l’Allemagne :
Si ma mère me voyait, elle rigolerait, elle pourrait me dire, genre, « mais pourquoi tu perds du temps, avec la voiture et tout ? ».
Lisa, étudiante en IUT qui a grandi dans le sud de l’Alsace, faisait déjà ses courses en Allemagne avec sa mère, avant de décohabiter pour suivre sa formation à Strasbourg. C’est elle qui a introduit son « copain », étudiant en droit, à cette pratique : elle emploie le terme « rat » pour parler d’elle et de son habitude à chercher « le moins cher » en Allemagne, parfois avec sa colocataire : « On est des gros rats [rire], mais du coup… on va pas manger que des pâtes ».
Les propos d’Édouard résonnent avec ceux de Juliette, 21 ans, étudiante en management, qui relate de la « découverte » des « magasins immenses » grâce à ses camarades de promo, ou avec ceux de Charles, 20 ans, étudiant en économie et originaire du sud de la France. Il indique ne pas avoir besoin d’aller à Kehl, mais justifie après coup cette pratique d’abord par mimétisme, et seulement ensuite par son caractère économe :
Je pourrais acheter mes cigarettes en France, ça m’arrive de le faire encore, mais bon… tous mes potes [à la fac]… ils ont tous les cigarettes allemandes, ça m’a donné envie d’y aller… et puis c’est moins cher, c’est toujours ça de gagné !
Quand les étudiants « blindés » s’approprient une routine populaire
Ainsi, pour ces étudiant·e·s issu·e·s d’un milieu aisé, cette pratique apparaît pendant une rupture dans leur trajectoire résidentielle et s’associe à de nouvelles sociabilités et modes de vie (par exemple, l’autonomie dans leurs courses). On pourrait imaginer que, une fois expérimentée, la pratique des « courses à Kehl » ne reste qu’une activité ponctuelle, réservée à l’accompagnement des camarades. Toutefois, j’ai été surpris de constater à quel point cela peut devenir une véritable routine. Lou a 23 ans, est étudiante en science politique et vit avec sa sœur dans un appartement financé par ses parents. Elle me confie avoir commencé à se rendre à Kehl seule pour y acheter des produits de maquillage, à la suite de premières « sorties entre copines » dans la ville. Elle me parle aussi d’un attachement à ces « courses, […] un moment pour moi ». Toutefois, la jeune femme est consciente que son comportement peut être perçu comme étrange, car peu conforme à sa position sociale. Lou l’affirme clairement en me parlant de sa meilleure amie Camille :
Je sais que ça peut lui paraître bizarre, parce qu’en vrai je pourrai dire à ma mère, quand elle vient à Strasbourg, de m’acheter de quoi me maquiller, pour bien plus cher.
Par ailleurs, cette même pratique expose Lou aux « galères d’argent » de ses camarades plus modestes, qui sont, dans certains cas, « obligés d’aller en Allemagne, pour finir leur mois » et qui y achètent, à la différence de la jeune femme, des produits alimentaires ou de droguerie. Ceci génère chez Lou la perception d’une dissonance entre ses propres pratiques et celles associées à la figure de l’étudiant·e « rat ».
Photo : Kevin Clementi, octobre 2025.
Le clivage dont parle Lou se retrouve aussi dans mes observations. Au cœur du centre‑ville de Kehl, je croise un groupe de trois jeunes étudiants qui font la queue devant un magasin affichant des promotions sur les cartouches de cigarettes. Lucas taquine Alexis en lui rappelant que c’est grâce à lui qu’il a pu « découvrir » ce commerce, ce qui est « incroyable » puisque, parmi les trois membres du groupe, Alexis est le seul Alsacien. Pour désamorcer la plaisanterie, Alexis répond qu’il n’a jamais eu à compter son argent et ajoute, en riant, que les Alsaciens ne sont pas tous « pauvres ». « Tu es blindé de thune » répondent ses amis en rigolant. Alexis, qui accepte ensuite de répondre à quelques questions supplémentaires, me dit provenir d’une famille qui n’a pas « besoin de faire des courses en Allemagne » : lui-même s’y rend principalement pour accompagner ses « potes », bien qu’il ne soit pas contre le fait d’épargner sur « ce que mes parents me donnent par semaine », comme le font ses camarades avec qui il se rend à Kehl. Ce cas, parmi d’autres, montre que ces jeunes conscientisent certains types achats transfrontaliers comme situés socialement. Ces pratiques d’achat peuvent, en retour, servir d’indicateurs dans les interactions, pour assigner les autres à une position sociale au sein du groupe des étudiant·e·s (les « rats » versus les « blindé·e·s »).
Une remise en question des dispositions bourgeoises ?
Si Alexis prend ses distances avec l’image du « rat », d’autres cas montrent que, au fil du partage de cette débrouille étudiante, ces jeunes peuvent intérioriser le différentiel de prix comme un argument pour expliquer leur nouvelle pratique. Ils·elles cherchent à s’approprier la « recherche du bon plan ». Ainsi, Kehl devient un lieu où ils·elles peuvent se revendiquer comme membres de la catégorie « étudiant·e », une catégorie « prescriptive » (Hass et Hérard 2008) qui leur permet de se fondre parmi leurs camarades, mais aussi de se distinguer des comportements de consommation parentaux.
Maëlle, 22 ans, en école d’architecture, me parle de ses courses mensuelles pour des produits ménagers. Elle n’hésite pas à prendre position : « je gère mieux mon argent que ma mère ». Lou, quant à elle, affirme :
Mes après‑midi à Kehl, ma mère ne les comprend pas. Elle trouve que Kehl, c’est moche, et que c’est chiant…
Cette distinction par rapport aux parents peut également s’opérer sur la dimension du goût (et du dégoût) pour les produits achetés en Allemagne. Tanguy, 23 ans, arrivé à Strasbourg pour un master en sciences sociales, me parle du Club Maté, une boisson « que les gens achètent en Allemagne ». Il raconte avoir fait goûter cette boisson à ses parents : « Ils sont trop vieux pour ça, c’est… bizarre à leur goût […] enfin pour aimer ça, faut être habitué. »
Toutefois, une deuxième forme de distinction émerge, cette fois dirigée envers leurs pair·e·s. Au nom de la volonté de manger des produits sains et de bonne qualité (Lahire et Sarzier 2019) ou du « faire durer » (Ginsburger et Madon 2023), ils·elles revendiquent l’achat de « bons produits » [5], en s’éloignant du répertoire du « frontalier malin » qui chercherait avant tout l’optimisation économique. Ainsi, Laure, 26 ans, diplômée en médecine, me parle de ses « céréales bio » qu’elle « adore » et pour lesquelles elle peut « faire 20 minutes de vélo […] parce que tu ne trouves pas ça en France, même plus cher ! Même à la Biocoop ».
Si ce goût pour quelques « bons produits » rend finalement visibles des dispositions incorporées au sein de familles de classes supérieures, il rend aussi évident un clivage entre leur habitus de classe et les modes de vie attribués au milieu social étudiant. Et c’est par une « mise à distance de la nécessité » (Caro et Flaureau 2022, p. 100) que les étudiants « riches » tentent de résoudre cette tension. Par exemple, Laure, me parlant de son goût pour les produits bio, qualifie ses mêmes achats de « bobo » : « c’est un truc de bobo, pas un truc d’étudiants ». Elle s’éloigne de la figure du « rat », tout en relativisant ses choix et ses goûts pour ne pas s’exclure totalement de la catégorie des « étudiants » : « Je ne sais pas si c’est vraiment mieux pour la santé, c’est ce qu’on dit […] tu peux aussi vivre sans bio ! »
Jeanne, étudiante de 18 ans en biologie, fait la même chose, mais en cherchant à « comprendre » ses camarades « fauchés » qui achètent « à peu près n’importe quoi ». Pour cela, elle met en avant des explications qui naturalisent le lien entre habitudes de vie et condition économique de ses camarades moins aisé·e·s (Paugam et al. 2017) :
Moi, j’ai appris à bien manger, elles [ses colocataires actuelles] pas forcément […]. Elles cherchent à acheter ce qui te remplit le plus avec le moins d’argent, c’est normal.
Photo : Kevin Clementi, octobre 2025.
En définitive, pour ces jeunes privilégié·e·s, faire ses courses à Kehl s’associe à un processus plus général de « socialisation de transformation » (Darmon 2016, p. 119). L’analyse de cette pratique permet ainsi d’apprécier des ruptures dans l’héritage des modes de vie bourgeois, mais aussi leur persistance. Ces habitudes de consommation transfrontalières émergent à un moment charnière de la vie et marquent l’entrée dans l’âge adulte, où les comportements sont moins encadrés. Les usages de Kehl deviennent ainsi un support pour de nouvelles stratégies distinctives, propres à cette nouvelle phase de la vie. L’« après‑midi à Kehl » peut s’apparenter, pour ces jeunes « blindé·e·s », à un « usage de l’espace réglé et rythmé dans le temps » propre à la catégorie plus large des étudiant·e·s (Bourdieu et Passeron 1964, p. 51). L’analyse de ces pratiques est également intéressante du point de vue de la sociologie des mobilités géographiques : elle montre en effet le rôle des socialisations secondaires dans la construction des mobilités spatiales, « angle mort » de la recherche actuelle (Belton-Chevallier et al. 2019, p. 115). En traversant la frontière pour leurs courses, alors que leurs parents ne le font pas, ces jeunes défendent un nouveau statut, celui d’étudiant·e, qui affirme leur indépendance du milieu d’origine. Ils·elles développent des pratiques spatiales et de consommation nouvelles, différentes de celles qu’ils·elles ont héritées, lesquelles toutefois ne les assimilent pas complètement à leurs camarades issus d’autres milieux sociaux.
Bibliographie
- Belton-Chevallier, L., Oppenchaim, N. et Vincent-Geslin, S. 2019. « La mobilité, une pratique socialisée et socialisante », in L. Belton-Chevallier, N. Oppenchaim et S. Vincent-Geslin, Manuel de sociologie des mobilités géographiques, Tours : Presses universitaires François-Rabelais, p. 105‑125.
- Bourdieu, P. et Passeron, J.‑C. 1964. Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris : Éditions de Minuit.
- Caro, M. et Flaureau, E. 2022. « Nos voisins de la rue. Une cohabitation entre riches paroissiens et sans-abri », Espaces et Sociétés, n° 186‑187, p. 87‑102. DOI : https://doi.org/10.3917/esp.186.0087.
- Clément, G. 2022. « Grandir aux frontières, grandir sans frontières ? Les effets socialisateurs de la mobilité transfrontalière », Espaces et Sociétés, n° 184-185, p. 165-180. DOI : https://doi.org/10.3917/esp.184.0165.
- Clementi, K. 2023. Les Enjeux sociaux et cognitifs du rapport à la frontière : une étude sur l’agglomération strasbourgeoise, thèse de psychologie, université de Strasbourg.
- Darmon, M. 2016. La Socialisation, Malakoff : Armand Colin.
- Ginsburger, M. et Madon, J. 2023. « Faire durer ses objets, une pratique distinctive ? Consommation et frontières de classe chez les ménages aisés », Sociologie, vol. 14, n° 2023/1, p. 29‑48. DOI : https://doi.org/10.3917/socio.141.0029.
- Hass, C. et Hérard, M. 2008. « Les Halles, lieu d’une seule jeunesse. Un monde commun de styles différenciés », Les Annales de la recherche urbaine, n° 105, p. 46‑54. DOI : https://doi.org/10.3406/aru.2008.2762.
- Lahire, B. et Sarzier, M. 2019. « L’épanouissement culturel de Lucie », in B. Lahire (dir.), Enfances de classe, Paris : Éditions du Seuil, p. 653‑702.
- Paugam, S., Cousin, B., Giorgetti, L. et Naudet, J. 2017. Ce que les riches pensent des pauvres, Paris : Éditions du Seuil.

























