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Bonheur de cité : façonner une communauté imagée

Comment la photographie contribue-t-elle à faire communauté en déployant une autre image de Sarcelles ? Entrelaçant art et ethnographie et impliquant les habitants et habitantes, Camilo León-Quijano expose la vie ordinaire dans un grand ensemble, où le bonheur semble possible.

Figure 1. Captures d’écran de l’émission Le Grand Journal de Canal + du 6 décembre 2016, illustrant l’expérience anomique d’un trajet imaginaire entre Paris et Sarcelles, à l’origine de vives réactions et de discussions indignées parmi les habitantes et habitants de la ville.

Sarcelles est une ville moyenne située à quinze kilomètres au nord de Paris. Elle est divisée en deux principaux secteurs : le Village, également connu sous le nom de Vieux Sarcelles, au nord, qui est une zone pavillonnaire, et le Grand Ensemble, situé trois kilomètres plus au sud. Ce dernier est un vaste projet urbain construit entre les années 1950 et 1970. Sarcelles fait partie des nouvelles cités nées dans l’après-guerre, en pleine période de baby-boom, dans un contexte social marqué par le manque de logements dans les grandes métropoles. Cette ville, symbole des cités-dortoirs (Vieillard-Baron 1996), abrite l’un des premiers et plus imposants grands ensembles de France. Figure des utopies et par la suite des dystopies urbaines, l’image de Sarcelles est incontournable dans la définition visuelle des banlieues françaises.

Figure 2. Gare de Sarcelles sous la neige (2018)

Photo : C. Leon-Quijano, 2023. Extraite du livre La cité. Une anthropologie photographique (Éditions de l’EHESS, 2023).

Entre 2015 et 2018, j’ai mené une ethnographie multimodale des pratiques visuelles dans cette ville, suivant des acteurs médiatiques, culturels, politiques, des habitantes et des habitants [1]. En tant qu’anthropologue et photographe, j’ai analysé la vie sociale des images et montré à quel point l’image de la ville constitue un élément essentiel dans la définition collective d’une identité citadine. Face à l’image dystopique d’une ville violente productrice d’une urbanité malsaine et déviante, les habitantes et habitants proposent leur propre vision de la ville, souvent sous un angle bienveillant.

En partant des matériaux et des situations d’enquête issus de ma recherche doctorale, j’analyse dans cet article comment la représentation du bonheur redessine la communauté imagée. Cette notion renvoie aux acteurs et aux objets qui contribuent à définir une identité collective par des pratiques visuelles ordinaires. Elle est liée à l’expérience vécue en tant qu’interaction entre les individus et leur environnement (Dewey 1934) et repose sur des façons de faire (De Certeau 1990) et des actions quotidiennes qui redéfinissent constamment le point de convergence des expériences individuelles. Ainsi, la communauté imagée aide à comprendre la dimension situationnelle des imageries collectives par une démarche centrée sur les expériences, les objets et les modalités d’accomplissement des images en société (Leon-Quijano 2020).

Dans cet article, j’examine, d’une part, la façon dont le bonheur est mis en scène au sein de productions imagées sur la cité. D’autre part, en quoi la pratique photo-ethnographique contribue à façonner la communauté imagée au moyen d’activités de partage audiovisuel.

L’image méliorative de la cité

L’image de Sarcelles se transforme sans cesse depuis la construction du Grand Ensemble. Initialement perçue comme un modèle de modernité fonctionnelle, cette vision avant-gardiste n’a pas perduré. Dès les années 1960, l’accent a été mis sur les aspects négatifs de ce type d’aménagement, symbolisés notamment par le terme « sarcellite », largement utilisé pendant cette période pour décrire une supposée maladie due à l’organisation urbanistique des grands ensembles (Vulbeau 1992). La « sarcellite » s’accompagne de représentations médiatiques, cinématographiques et photographiques qui soulignent l’aspect à la fois insolite et monstrueux de ces nouveaux espaces urbains (Canteux 2004, 2014 ; Roth 2007) [2].

Les premières représentations visuelles de la cité ont été suivies par de nouvelles images mettant l’accent sur la marginalisation, l’exclusion et la violence présentes dans un environnement en déclin.

Wesh, wesh coupé sport, Paris-Sarcelles, découvrir un mort dans la ruelle, et zoner encore, à Bourg-la-Reine. On a acheté des doses, que l’on ne fumera pas, avant que Momo propose, d’aller à la chicha. J’aime quand tu t’endors sous mes aisselles, ça me rappelle des choses, Paris-Sarcelles. Le soir je te dépose dans une poubelle ça me rappelle des choses, oui ton aisselle [3].

L’image dégradante d’un territoire perçu comme dangereux et anomique est mal vécue par les habitantes et habitants de la cité. Certains photographes ont contribué à changer la perception de la ville en proposant des représentations axées sur la positivité, mettant en avant le bonheur et la beauté de Sarcelles. Par exemple, le photographe Jacques Windenberger, résident de Sarcelles de 1959 à 1969, a été parmi les premiers à présenter visuellement l’originalité de la ville (sans vraiment mettre l’accent sur le bonheur de vivre dans la cité). Il a proposé une variété de récits documentaires sur la vie quotidienne des habitantes et des habitants durant la construction du Grand Ensemble (Windenberger 1961, 1992). En 2007, Xavier Zimbardo publie Made in Sarcelles. Belle comme le monde, un ouvrage riche (151 photographies en papier glacé et couverture rigide) conçu pour « contribuer à changer l’image injuste qui est donnée de la banlieue et des classes laborieuses qui y résident. Fracassées par la crise du système et laminées par le chômage, elles élaborent des liens de solidarité dans le cadre des associations, restaurent la joie de vivre par le partage et la fête » (Zimbardo 2007).

L’ouvrage de Zimbardo s’inscrit dans la catégorie des productions visuelles sur Sarcelles que je qualifie de méliorative, visant à promouvoir une image positive de la ville. En rassemblant des photographies issues de divers reportages entre 2004 et 2006, Zimbardo présente « la banlieue au regard arc-en-ciel » (2007, p. 5).

Figure 3. Couverture du livre de Xavier Zimbardo, Made in Sarcelles. Belle comme le monde

Made in Sarcelles. Belle comme le monde, Marseille : Images en manœuvres, 2007.

Si ces productions visuelles contribuent à repenser l’image de la ville, d’autres citadins y participent plus directement à travers des initiatives locales. Le Club des Belles Images (CBI) est l’un de ces collectifs locaux. Le CBI est fondé « en 1971 par des amoureux de la photographie […] [qui] voulaient prouver qu’à Sarcelles, ville unanimement décriée car étant la première banlieue en France à compter des HLM, la culture et la passion pouvaient aussi fleurir parmi le béton [4] ». Les membres du club produisent diverses œuvres visuelles, mettant souvent en avant des récits sur la vie citadine, rendus publics lors d’expositions et dans leur magazine (Belles Images Photographies) [5]. Les sujets varient, allant des événements festifs locaux aux paysages, en passant par des portraits et l’actualité culturelle de la ville.

Faire communauté en photographiant

La particularité de ma démarche est de mêler photographie et ethnographie. À l’observation participante s’ajoute une création observante, impliquant la conception de supports visuels et/ou sonores pour mieux comprendre le phénomène étudié. Cette approche, que j’ai nommée poïétique, centrée sur la dimension créative de l’activité ethnographique [6], a été à la base d’une production audiovisuelle que j’ai réalisée sur la ville et ses citadins. Cette activité de création visuelle a pris diverses formes.

La photographie a été un moyen d’impliquer les habitantes et habitants dans la production de connaissances sur leurs lieux de vie, grâce à des activités participatives [7]. Certains d’entre eux ont produit des images de leur environnement, ce qui nous a permis d’échanger sur les modes de vie dans la cité et sur les représentations de l’espace vécu.

Figure 4. Photographie et légende réalisées par Isabelle, une habitante du Grand Ensemble, dans le cadre d’une activité de photovoice (Sarcelles, 2017)

Parallèlement, une activité intensive de prise de vues était au cœur de mon travail ethnographique. Les personnes que je photographiais avaient des attentes particulières vis-à-vis de ma production visuelle. Conscients des problématiques structurelles sur le plan économique, social et culturel, la plupart des citadins rencontrés me demandaient d’avoir un regard neuf capable de dépasser les représentations souvent marginalisantes ou misérabilistes de leur ville. Ils souhaitaient que je voie « au-delà du béton » et que je sache apprécier la diversité d’une ville multiculturelle.

Ma démarche photographique se concentre donc sur des interactions ordinaires, souvent négligées dans les études sur les banlieues. Je m’intéressais également à la réception, à l’expérience et au partage de mes images sur le terrain. J’étudiais ainsi comment la communauté imagée était influencée par les discours issus de ma pratique de création et d’exposition photographique.

C’est surtout lors du partage des images provenant des suivis photo-ethnographiques que je comprenais comment les habitantes et habitants percevaient leur propre représentation imagée [8]. Que ce soit lors d’expositions organisées dans le cadre d’ateliers participatifs (Leon-Quijano 2019), de tirages partagés lors de balades urbaines ou lors d’événements plus larges, tels que l’exposition que nous avons réalisée au collège Chantereine en 2017 (Leon-Quijano 2018, 2021), ces partages photographiques étaient des moments d’échange et de dialogue avec les habitantes et habitants de Sarcelles autour de la représentation visuelle de leurs lieux de vie (Leon-Quijano 2022).

Récemment, lors d’une grande exposition locale, j’ai partagé près de soixante-dix photographies issues de ma recherche doctorale avec des Sarcelloises et Sarcellois. L’exposition, La Cité : une anthropologie photographique, a eu lieu en 2023 à la médiathèque Anna-Langfus, haut lieu culturel du Grand Ensemble [9]. Cet événement était à la fois un moment de rencontre et de partage des matériaux visuels issus de ma pratique photo-ethnographique. Ce moment d’échange a été l’occasion d’explorer à nouveau les attentes, les regards et les appréciations de certaines personnes qui ont vu leur image exposée en grand format pour la première fois.

Figure 5. Exposition La Cité : une anthropologie photographique, médiathèque Anna-Langfus (Sarcelles, 2023)

Photo : C. Leon-Quijano, 2023.

Comme pour d’autres événements plus restreints, les retours du public permettent d’étudier la manière dont la communauté imagée se (re)dessine à travers de nouvelles pratiques visuelles et discursives. Je retiens le témoignage d’un Sarcellois que j’ai photographié sur le terrain, membre du CBI, qui a ensuite réalisé un reportage imagé de l’exposition :

Ce qu’on en retiendra, c’est le plaisir de parler et de faire parler de Sarcelles autrement que de manière caricaturale – en soulignant pour notre part que nous savons depuis longtemps, notamment depuis le travail exceptionnel de Jacques Windenberger au début années 1950-1960, que c’est un superbe terrain pour de magnifiques objets photographiques (Luc Bentz, habitant de Sarcelles, membre du CBI [10]).

Les expositions constituent des moments privilégiés pour analyser le rapport des personnes de l’enquête à l’image publicisé de leurs corps, interactions et lieux de vie. Bien que l’exposition ne porte pas directement sur le « bonheur » de vivre à Sarcelles, certaines images se détachent par leur capacité à susciter une réaction d’attachement aux lieux et aux moments représentés [11].

Figure 5. Maryse à Sarcelles, 2017

Photo : C. Leon-Quijano, 2023.
Lors du vernissage et au sein de l’exposition, plusieurs visiteurs photographient cette image et échangent avec moi pour souligner qu’elle « change le point de vue » et, d’une certaine manière, remet en question les représentations médiatiques de Sarcelles. Ces réactions sont reliées de manière plus large à l’expérience visuelle de l’ensemble de l’exposition, qui met en scène l’enquête ethnographique et qui est souvent perçue comme une exposition critique qui questionne la représentation de leur ville [12].

Bien que peu présente dans la littérature sur les banlieues, la publicisation du bonheur constitue un élément d’échange et d’identification pour les habitantes et habitants de Sarcelles. La production d’images, ainsi que les dialogues qui se tissent autour d’elles, permettent de questionner la supposée altérité inhérente à la vie sociale dans les grands ensembles. Tiraillée entre des récits stéréotypés véhiculés ponctuellement dans des espaces médiatiques et des représentations mélioratives portées par divers acteurs locaux, la communauté imagée se construit dans le dialogue et les échanges autour des récits visuels sur la cité. Ce que je retiens de cette expérience, c’est le rôle des images dans la définition des discours et des formes d’identification des Sarcelloises et des Sarcellois à leurs lieux de vie. Faire et exposer des photographies sur le terrain permet ainsi d’appréhender le rapport affectif que ces dernières et derniers entretiennent avec les lieux, les sujets et les objets du quotidien.

Bibliographie

  • Bertho, R. 2014. « Les grands ensembles. Cinquante ans d’une politique-fiction française », Études photographiques, n° 31.
  • Canteux, C. 2014. Filmer les grands ensembles, Paris : Créaphis.
  • Canteux, C. 2004. « Sarcelles, ville rêvée, ville introuvable », Sociétés et Représentations, n° 17, p. 343-359.
  • de Certeau, M. 1990. L’invention du quotidien, vol. 1 : Arts de faire, Paris : Gallimard.
  • Dewey, J. 1934. L’art comme expérience. Œuvres philosophiques, vol. 3, Carbondale, Illinois : Folio.
  • Leon-Quijano, C. 2023. La Cité. Une anthropologie photographique, Paris : Éditions de l’EHESS.
  • Leon-Quijano, C. 2022. « Why do “good” pictures matter in anthropology ? », Cultural Anthropology, vol. 37, n° 3, p. 572-598.
  • Leon-Quijano, C. 2021. « The performative photograph : A poietic approach to visual ethnography in a French banlieue », HAU : Journal of Ethnographic Theory, vol. 11, n° 3, p. 1116-1135.
  • Leon-Quijano, C. 2019. « Gender, photography and visual participatory methods : An ethnographic research project between Colombia and France », Visual Anthropology, vol. 32, n° 1, p. 1-32.
  • Leon-Quijano, C. 2018. « Photographier, ethnographier et exposer dans la cité. Jeunes rugbywomen à Sarcelles », Métropolitiques.
  • Roth, C. (dir.). 2007. Textes et images du grand ensemble de Sarcelles, 1954-1976, Sarcelles : Communauté d’agglomération Val de France.
  • Vieillard-Baron, H. 1996. « Sarcelles aujourd’hui : de la cité-dortoir aux communautés ? », Espace, populations, sociétés, n° 2-3, p. 325-333.
  • Vulbeau, A. 1992. « De la sarcellite au malaise des banlieues : trente ans de pathologie des grands ensembles », Lumières de la ville, n° 5, p. 31-37.
  • Wang, C. et Burris, M. A. 1997. « Photovoice : Concept, methodology, and use for participatory needs assessment », Health education and behavior, vol. 24, n° 3, p. 369-387.
  • Windenberger, J. 1992. Sarcelles : arrêt sur images, Sarcelles : Maison des Jeunes et de la Culture.
  • Windenberger, J. 1961. « Sarcelles », Architecture d’Aujourd’hui, vol. 95, p. 6-9 (photos illustrant l’article de P. Sudreau).
  • Zimbardo, X. 2007. Made in Sarcelles. Belle comme le monde, Marseille : Images en manœuvres.

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Pour citer cet article :

, « Bonheur de cité : façonner une communauté imagée », Métropolitiques , 10 juin 2026. URL : https://metropolitiques.eu/Bonheur-de-cite-faconner-une-communaute-imagee.html
DOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.2303

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