Cet ouvrage, publié par Danièle Méaux, professeure émérite en esthétique et sciences de l’art, et Pierre Suchet, photographe, constitue à la fois un livre d’art et un ouvrage de sciences humaines et sociales. D’une remarquable qualité d’édition (papier et impression des reproductions photographiques), il rassemble près de cent clichés noir et blanc imprimés en pleine page (voir le diaporama en fin d’article), et un ensemble de textes présentés sur deux colonnes, en écho aux représentations visuelles. Le livre propose une approche originale et interdisciplinaire de la rivière qui traverse Saint-Étienne – le Furan – en mobilisant un riche matériau, historique, littéraire, journalistique et conceptuel.
Ce cours d’eau de 39 kilomètres présente plusieurs particularités. Il est capté dès sa source pour fournir en eau potable une agglomération d’environ 300 000 habitants. Il traverse la ville de Saint-Étienne, où il est entièrement recouvert et invisibilisé. Au XIXe et au XXe siècle, il a servi d’importants développements industriels. Son intégrité de rivière comme entité naturelle et paysagère a ainsi été profondément altérée : il a servi d’égouts à la ville jusqu’aux années 2000.
Dès lors, représenter le Furan par la photographie présente un enjeu de taille. À quoi ressemble une rivière invisibilisée pendant des siècles ? Comment et par qui ses rivages sont-ils occupés aujourd’hui ? Quelle image est-il possible de donner ou de construire, d’une rivière longtemps dédiée à l’évacuation des eaux usées ?
Une démarche originale d’« enquête photographique »
L’introduction de Danièle Méaux présente la démarche : il ne s’agit ni d’une enquête scientifique sur une activité artistique (Sormani et al. 2018), ni d’une enquête sociologique accompagnée de photographies (Latour et Hermant 2021), mais d’une « enquête photographique » qui se forge grâce au croisement des images et des textes (Méaux 2019). Dans ce dispositif heuristique « dialogique », les photographies activent « une relation existentielle » à la rivière à travers « l’activité même du regard » (p. 12), tandis que les textes associent aux images diverses perspectives d’analyse. La juxtaposition des éléments visuels (photographies, mais aussi peintures, gravures, maquettes et plans) avec des textes de chercheurs de différentes disciplines (sciences sociales, sciences de l’art, littérature…) produit une modalité de réflexivité spécifique, engageant le lecteur dans un processus d’enquête. Clichés et textes se font complémentaires, la réflexion allant des uns aux autres, et inversement.
Ces photographies représentent la rivière de sa source dans les monts du Pilat à sa confluence avec la Loire, les sites s’enchaînant en un long travelling au sein de l’ouvrage, comme ils le font géographiquement sur le terrain. Pierre Suchet a mené ce travail pendant plus de dix-huit mois, préparant ses séances de prises de vues à partir d’une documentation [cartographique>1544] et d’archives visuelles anciennes [1]. La série de photographies représente des sous-bois montagneux, des ouvrages d’ingénierie hydroélectrique du XIXe siècle, des espaces urbains (sous lesquels coule la rivière), des zones périphériques où se côtoient bords de route, industries, habitations, pour finir par une morphologie plus naturelle aux abords de la Loire. Les clichés redonnent ainsi à voir un cours d’eau relégué et effacé du paysage, le photographe ayant construit ses points de vue en trouvant malgré tout des accès aux berges pour y installer son trépied. L’usage de la chambre entraîne une finesse de restitution des ambiances lumineuses, valorisant les qualités de réflexion des matières (arbres, murs, chaussée, etc.), servant la perception des détails.
Une rivière à histoires
Les deux premiers textes qui suivent la série de photographies offrent un regard historique sur la rivière. Dans le premier, Pierre-Régis Dupuy, directeur des archives municipales de Saint-Étienne, relate la longue bataille judiciaire qui, au XIXe siècle, a opposé les usiniers à la ville, à la suite d’un projet de captation de l’eau visant à alimenter les fontaines publiques de la municipalité. C’est après le versement de lourdes indemnités aux usiniers que la ville put disposer de l’eau pour un usage public. Pour alimenter le dossier judiciaire de cette longue affaire, un plan du cours d’eau fut réalisé afin de comprendre les arrangements opérés autour de l’eau (dérivations, biefs, utilisation alternée selon les débits et les heures) – un superbe fac-similé de ce plan est reproduit en leporello et glissé entre les pages de l’ouvrage. Le deuxième texte, d’Éric Perrin (musée de Saint-Étienne), développe une histoire de la rivière à travers les usages, les acteurs et les constructions qui se sont agrégés autour d’elle, en se fondant sur l’iconographie du fonds municipal (peintures, maquettes, cartes postales, dessins…). Entre usiniers, propriétaires, Ville, État, ingénieurs, riverains, lavandières, se tisse l’histoire d’une difficile conciliation, dont les aménagements – et les représentations picturales – sont des témoins (ponts, lavoirs, usines, forges, locomotives à vapeur, barrages, aqueducs, conduits). Le besoin public en eau potable n’est garanti que de manière tardive, grâce à l’acheminement de l’eau d’une seconde rivière plus éloignée.
Source : Stéphanoise des Eaux. Réseau hydrographique de la ville de Saint-Étienne, 1990. Archives municipales de Saint-Étienne : 1FI, Furan, 11 – Sur les traces du Furan…, p. 163.
Aquarelle et rehauts de gouache sur papier, juin 1850. Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole : inv. 43.3.334. Crédit photographique : Yves Bresson/Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole – Sur les traces du Furan…, p. 152.
Les sens multiples d’une rivière
Les textes suivants saisissent la rivière sous une pluralité de facettes. L’étude de l’historien Michel Depeyre traite des conceptions de l’hygiène aux XVIIIe et XIXe siècles, les eaux stagnantes et usées étaient alors considérées comme pathogènes. De telles conceptions entraînèrent une réticence des autorités à canaliser les eaux (potables et usées). Le géographe Georges Gay examine les occurrences littéraires de la rivière dans la durée ; celles-ci manifestent un clivage entre l’imaginaire d’une eau vive et accessible pour l’agrément et celui d’une eau souillée par l’industrie suscitant la déploration, mais aussi une fierté laborieuse. Anne-Céline Callens, chercheuse en sciences de l’art, réalise une revue de presse récente : les crues, les prouesses d’ingénierie, les projets d’aménagements spatiaux ou [écologiques>1700] (comme la passe à poissons réalisée en 2016) s’y trouvent mis en récit aux côtés de faits divers. Georges-Henry Laffont, géographe, décrit l’émergence d’une conception théorique de l’eau comme un « commun ». S’opposant à une modernité utilitariste, cette manière de voir mobilise une diversité d’acteurs et de disciplines, suscitant la création de collectifs originaux mais difficiles à constituer. Jonathan Tichit associe un écrit bref à une série de douze photographies du Furan, en couleurs et en gros plan. Ayant remonté le cours d’eau en bottes, le photographe fournit une perception des textures de la rivière mêlant végétaux, pierres, limons et reflets. L’écrivain Jean-Luc Bayard élabore une rêverie sur l’orientation et le sens des lieux, issue de sa rencontre avec Pierre Suchet. Enfin, le géographe Pierre-Olivier Mazagol a contribué au projet en réalisant une carte en ligne du cours d’eau où sont indiqués les lieux et les dates des prises de vues. Cette carte, accessible par le biais d’un QR code, donne à voir les clichés reproduits dans le livre, mais aussi d’autres images qui n’y figurent pas.
Archives municipales de Saint-Étienne, MS 2 – Sur les traces du Furan…, p. 143.
Rendre visible une rivière longtemps cachée
À travers cette série de textes, la rivière se présente au milieu d’intrigues diverses (économiques, techniques, juridiques et politiques, conceptuelles, affectives). Les différentes perspectives adoptées deviennent des ressources susceptibles d’accompagner le regard porté sur les images. Les sites photographiés juxtaposent des éléments d’une histoire technique longue de deux siècles et demi, des édifices aux fonctions hétérogènes et aux échelles contrastées. D’anciens ponts de pierre, auberges et chemins, côtoient des silos, des centrales électriques, des autoroutes. Des abris de fortune succèdent à des lotissements périurbains et des immeubles modernes. La rivière traverse ces espaces typiques d’une « ville-faubourg » (Merriman 1994), puis retrouve – de façon étonnante – des lieux paisibles en aval de la ville. La beauté des berges naturelles refait surface, et avec elle des pêcheurs, des champs et des bois.
Les photographies montrent les symptômes matériels des rapports utilitaires et conflictuels à la rivière. Quarante ans après la fermeture des dernières mines et grandes usines de la région, le Furan remplit encore une fonction infrastructurelle, avec ce que cela implique d’absence de visibilité. Situées à l’opposé des façades sur rues, ses rives sont un envers de la ville et des fiertés ronflantes de l’aventure industrielle. Toutefois, parce qu’il représente plus d’une centaine de sites, ce travail permet de nuancer l’image d’un Furan souillé. Malgré une surexploitation aux abords de la ville, il retrouve de sa superbe naturelle lorsqu’il s’en éloigne.
Le livre, qui apparaît comme une enquête riche sur les modes d’existence d’une rivière, fonctionne grâce et au travers de la collaboration entre photographies et textes. Parce que les écrits sont multiples et concis, les images gardent leur voix propre et leur puissance d’évocation. Le lecteur prend conscience de la manière dont les photographies construisent une visibilité du Furan, et dans ce cas précis, la restaurent. Il mesure aussi le travail à accomplir pour replacer le Furan au centre d’intérêts écologiques. L’ouvrage fait émerger un « souci de la rivière », susceptible de constituer un public concerné par cette entité. Cet effet potentiellement politique tient au rôle joué par les photographies dans le dispositif. Ce livre interdisciplinaire, d’une grande qualité esthétique, est ainsi une contribution d’importance au corpus des méthodes d’enquête.
Photos de Pierre Suchet
© Pierre Suchet, avec l’aimable autorisation de Filigranes Éditions
Bibliographie
- Latour, B. et Hermant, É. 2021. Paris ville invisible, Paris : Éditions B42.
- Méaux, D. 2019. Enquêtes : nouvelles formes de photographie documentaire, Trézélan : Filigranes Éditions.
- Merriman, J. 1994. Aux marges de la ville. Faubourgs et banlieues en France (1815-1870), Paris : Éditions du Seuil.
- Sormani, P., Carbone, G. et Gisler, P. 2018. Practicing Art/Science. Experiments in an Emerging Field, Londres-New York : Routledge.
































