Le 24 juillet 1983, François Mitterrand survole la périphérie parisienne en hélicoptère, accompagné des architectes Roland Castro et Michel Cantal-Dupart. Le geste fait événement. Rapidement repris et commenté, il s’impose comme l’acte fondateur de Banlieues 89, en ce qu’il en fixe d’emblée la tonalité. Dans un paysage où l’action publique sur les banlieues [1] s’écrit d’abord en programmes et en instruments (Donzelot et Estèbe 1994), la mission de rénovation architecturale et urbaine choisit un mode d’intervention fondé sur la mise en scène. Ce choix infléchit sa réception publique. Au point que Banlieues 89 finira par être moins associée à ses réalisations architecturales qu’à ses appels à projets aux allures de happenings, ses expositions au design avant-gardiste et ses célébrations sous forme de festivals où se mêlent bal populaire et culture underground.
Ce parti pris ne fait toutefois pas consensus. La presse et une partie de la critique l’assimilent fréquemment à un simple habillage médiatique. Cette lecture contribue à forger un héritage contrasté de Banlieues 89, volontiers réduite à une déclinaison spectaculaire – sinon tapageuse – des dispositifs de développement social des quartiers. Pour ses acteurs [2], pourtant, l’enjeu est central. Ils soutiennent qu’agir sur le bâti ne suffit pas et qu’il faut aussi travailler la manière dont les banlieues sont perçues, racontées, montrées, afin d’en rendre la transformation pensable et désirable. C’est ce qu’ils expriment lorsqu’ils revendiquent les « effets de discours [3] » et la puissance des représentations comme levier du projet. Derrière l’exposition de l’action s’affirme l’idée d’un « mouvement culturel » susceptible de produire des « désirs nouveaux [4] ».
Pendant près d’une décennie, les acteurs de la mission chercheront ainsi à faire entendre une voix singulière en réintroduisant l’hypothèse d’une périphérie associée à la joie, au plaisir et à l’envie. Ce déplacement prend le contre-pied des « mythologies urbaines » couramment attachées à ces territoires. D’un côté, une banlieue pauvre mais chaleureuse, dépeinte par Queneau (1944) et immortalisée par Doisneau ; de l’autre, une vision plus sombre, marquée par des populations piégées dans les grands ensembles et les images de violence associées aux émeutes du début des années 1980.
Pour saisir ce que cette requalification symbolique engage du point de vue du projet urbain, il faut revenir sur ses trois vecteurs : les images, les mots et les événements festifs.
Représenter pour convaincre : images et imaginaires du bonheur
En février 1984, Banlieues 89 expose ses soixante-dix premiers projets architecturaux et urbains dans la cour du ministère de l’Urbanisme et du Logement. Chaque opération est portée par un binôme élu-concepteur, réuni par la mission dans ses premiers mois d’existence, selon une méthode résumée par la formule : « un maire, un architecte, un projet ». Les panneaux adoptent une grammaire graphique commune où l’illustration, centrale, dialogue avec les textes et les photographies de l’existant. Les traditionnels plans au rotring sont remplacés par des dessins colorés, empruntant à l’esthétique de l’affiche publicitaire et de la bande dessinée (figure 1). À Aubagne, en banlieue de Marseille, le projet de continuités piétonnes et d’aménagements paysagers se décline en quatre vignettes représentant des scènes de la vie quotidienne aux traits simplifiés, encadrant un plan-masse aux couleurs saturées. À Saint-Michel-sur-Orge, dans l’Essonne, le pôle culturel prend la forme d’un collage pop inspiré du mouvement Memphis. Au premier plan, le chanteur de heavy metal, Ronnie James Dio, hurle dans un micro, brushing bouclé et dessin brushé (figure 2).
Jeux d’enfants, silhouettes familiales souriantes, ciel bleu et frondaisons luxuriantes composent un tableau lumineux, ponctué de quelques figures architecturales aux accents postmodernes. L’espace public est présenté comme la scène d’un quotidien heureux et serein. Tandis qu’en arrière-plan, tours et barres sont réduites à des parallélépipèdes abstraits.
Source : « Banlieues 89 : 73 projets pour faire la ville », H. Revue de l’habitat social éditée par l’Union nationale des HLM, n° 95, 1984, p. 13.
Le projet conçu par Martin Flais et AO2A architectes rassemble, autour d’une grande place à réinvestir, des salles de spectacle, un hall d’exposition, des cinémas, des commerces et un hôtel. La transformation du quartier tient à la promesse d’un lieu plus intense, animé par le spectacle, le loisir et l’événement.
Source : « Banlieues 89 : 73 projets pour faire la ville », H. Revue de l’habitat social éditée par l’Union nationale des HLM, n° 95, 1984, p. 21.
Par l’assemblage et la citation, l’image glisse de l’explication vers l’évocation. Cette grammaire visuelle cherche moins à démontrer la pertinence des choix architecturaux et urbains qu’à ouvrir un possible. Les images donnent à voir des espaces publics baignés de lumière, peuplés de silhouettes souriantes qui circulent, jouent, se rencontrent. L’architecture s’y réduit à quelques volumes, plus ou moins précis, servant d’abord de cadre à un quotidien rendu désirable. La vraisemblance cède ainsi le pas à la projection, suffisamment familière pour permettre l’identification, assez ouverte pour rester appropriable.
La presse est la première à s’emparer de ces choix graphiques. Elle salue quasi unanimement la rupture opérée par Banlieues 89 avec les codes du dessin d’architecture, volontiers jugés « illisibles pour le profane [5] ». Dans les jours suivant la présentation au ministère de l’Urbanisme et du Logement, les visuels se diffusent largement dans la presse nationale et régionale. Les motifs les plus repris sont parmi les plus baroques : une montgolfière survolant la banlieue de Pau, un bateau jaune échoué sur la côte rochelaise, ou encore un clown géant jonglant au-dessus de la future salle de spectacle d’Elbeuf (figure 3).
À Pau (gauche), le projet prévoit la transformation d’un grand ensemble, par l’amélioration du cadre bâti et le renforcement des liaisons avec le centre. À La Rochelle (centre), il s’attache à reconvertir un ensemble HLM en village de tourisme social, en tirant parti du site ouvert sur la mer. À Elbeuf (droite), il propose de redonner vie à un ancien cirque d’hiver en le transformant en équipement culturel destiné à animer un quartier excentré.
Source : « Banlieues 89 : 73 projets pour faire la ville », H. Revue de l’habitat social éditée par l’Union nationale des HLM, n° 95, 1984, p. 22, 67, 72.
Ce relais médiatique produit des effets très concrets. Comme en témoignent les archives de la mission, dès le lendemain de l’exposition, les bureaux de Banlieues 89 [6] sont assaillis de plusieurs dizaines de sollicitations de maires désireux, à leur tour, d’engager une opération dans leur ville. Les images ne se contentent donc pas d’accompagner l’action : elles contribuent à la rendre pensable et incitent les élus à s’en saisir.
Nommer pour transformer : le pouvoir symbolique du langage
Cet engagement à imager autrement les projets se double d’un travail sur la langue. Le lexique glisse vers le registre du plaisir, du divertissement et de l’imaginaire. Il n’est plus seulement question de réhabiliter des quartiers dégradés, mais de révéler et d’embellir des « lieux magiques » (figure 4), et des espaces « poétiquement fécondables [7] ». Cette langue ne se borne pas à décrire. Elle qualifie, et contribue à rendre envisageable une banlieue pensée comme un territoire d’envies et de promesses, plutôt que comme un espace assigné à la seule réparation. Roland Castro joue un rôle déterminant dans la diffusion de ce nouveau lexique. Ses prises de parole, oscillant entre lyrisme et trivialité, captent l’attention des médias nationaux, qui relaient et amplifient le discours. Charles Vial le décrit ainsi, dans Le Monde, comme un « tribun dont le discours roboratif tout à la fois décape, charme et choque [8] ».
Le quadrillage découpe le territoire en secteurs de 1 kilomètre de côté, ponctués par des éléphants. Ces figures signalent de nouvelles centralités possibles, des « lieux magiques ». L’image traduit l’ambition de Banlieues 89 de ne plus penser la banlieue depuis Paris, mais d’y faire exister un imaginaire et des potentialités propres.
Source : Atelier Castro-Denissof, publié in R. Castro, « Une nouvelle manière de penser », Murs, Murs, supplément au numéro 14, « Le Grand-Paris. Pour une capitale à l’échelle européenne », 1986, p. VI.
À cette réinvention du vocabulaire s’ajoute la transposition vers la banlieue d’« évocations urbaines [9] » d’ordinaire associées aux territoires les plus valorisés. Dans les textes de la mission, il est ainsi question de faire advenir de nouveaux « monuments » et des « Montmartre [10] » en périphérie. Derrière ces termes s’affirme l’idée d’une équivalence à construire et de nouvelles centralités à produire. Le langage ne se contente pas d’accompagner le projet. Il déplace ce que l’on peut attendre et revendiquer pour la banlieue.
Dans la revue Lumières de la ville, Olivier Piron, ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Équipement [11], met en évidence le contraste entre l’approche adoptée par Banlieues 89 et celle des dispositifs de développement social des quartiers. Il observe que ces derniers recourent volontiers à des terminologies et acronymes spécifiques pour désigner, en banlieue, des actions conduites ailleurs selon des logiques comparables. En assignant les périphéries à une langue à part, cette démarche contribue, selon lui, à figer les inégalités. En contrepoint, Banlieues 89 s’inscrit dans une volonté de renouer avec un langage commun et des imaginaires partagés. Ce choix vise à restituer « la dignité de ces cités et de leurs habitants [12] » et à rendre pensable, et donc désirable, une égalité de traitement entre la banlieue et le reste de la ville.
Célébrer pour faire ville : la fête au service du projet urbain
Le troisième vecteur de ce récit renouvelé se manifeste à travers l’organisation d’événements festifs. Il prolonge le travail mené sur les images et les mots et en déplace le mode d’action. Il ne s’agit plus seulement d’ouvrir l’hypothèse d’une banlieue désirable, mais d’en proposer une expérience concrète, le temps d’un événement. Le festival Fêtes et Forts en offre l’exemple le plus emblématique. Sa première édition, à l’été 1984, investit plusieurs anciens forts défensifs de la région parisienne. L’ouverture se tient au fort d’Aubervilliers, autour d’une scène où se succèdent concerts et démonstrations de hip-hop (figure 5).
Sur la scène installée dans la cour du fort d’Aubervilliers, transformée en lieu de fête et de spectacle, les danseurs improvisent devant un public nombreux et enthousiaste. Organisé trois étés de suite par Banlieues 89, Fêtes et Forts est aujourd’hui reconnu comme un moment fondateur du hip-hop en France, comme l’a rappelé l’exposition Fêtes et Forts 1984-85 : l’émergence du hip-hop en Seine-Saint-Denis, présentée au fort d’Aubervilliers en septembre 2025.
Photographie : Willy Vainqueur, Archives municipales d’Aubervilliers.
Tout l’été, le site résonne des performances de chanteurs et disc-jockeys, auxquelles répondent les spectacles de l’opéra de Pékin et de la compagnie Black Blanc Beur. À Champigny-sur-Marne, le fort est dédié au théâtre et à la danse ; à Ivry, une programmation de films, allant de La Grande Illusion à La Traviata, attire des spectateurs de tous horizons. Au fil des éditions, le festival s’étend à d’autres forts, puis s’exporte en région lyonnaise. La programmation s’étoffe, entre courses de planche à voile sur la Seine et concerts de Miles Davis et d’Enrico Macias.
L’enjeu tient moins à la célébration qu’à l’effet de cadrage produit par l’événement. Hip-hop, rap, smurf et DJ sets cessent d’être renvoyés à la marge – à l’« amusette dérisoire [13] » ou « la jeunesse qui effraie [14] » – pour être inscrits dans une programmation, dotés d’une scène et d’un public. Dans le même mouvement, bals populaires et pratiques émergentes sont réunis dans un même cadre, qui rapproche des publics habituellement disjoints et rend possible l’expérience collective. Le dispositif laisse également entrevoir, dans les commentaires de presse, une critique des formes culturelles importées depuis le centre. Dans l’hebdomadaire du Parti socialiste L’Unité, la journaliste Frédérique de Gravelaine oppose ainsi « les structures type M.j.c. [15] » jugées « trop contraignantes, trop intellectuelles pour une culture comme celle de ces jeunes », à des formats « capables de s’adapter aux besoins, et non le contraire [16] ». La formule éclaire une conception moins prescriptive de la culture, attentive aux pratiques existantes et soucieuse d’en faire un ressort de plaisir partagé.
À première vue, Fêtes et Forts pourrait malgré tout sembler éloigné des objectifs de la mission. Pourtant, le festival donne à voir une méthode. En proposant une expérience collective des sites, il met à l’épreuve des usages, élargit les publics et modifie, même provisoirement, le statut des lieux. Ce travail de programmation événementielle ne s’arrête pas au festival. On le retrouve dans plusieurs opérations de Banlieues 89 (figure 6). À Achères, dans les Yvelines [17], la mission encourage l’organisation de grandes fêtes pour investir de futurs lieux à projets ; à Eysines, en banlieue bordelaise [18], elle soutient la mise en place d’infrastructures capables d’accueillir des manifestations variées. L’événement devient ainsi un outil de préfiguration du projet, et l’architecture le support de célébrations à venir.
Parmi les quelque 150 réalisations de Banlieues 89, plusieurs déclinent, sous des formes et des programmes variés, l’ambition de faire de la culture, de la fête et du loisir des leviers de transformation urbaine : à Achères, un kiosque à musique (en haut à gauche) ; à Blagnac, un local associatif et un bar (en haut au centre) ; à Octeville, un parc de loisirs (en haut à droite) ; à Mons-en-Barœul, un lieu culturel pour les jeunes (en bas à gauche) ; à Eysines, des chapiteaux (en bas au centre) ; et au Blanc-Mesnil, la réhabilitation d’un château d’eau en centre culturel (en bas à droite).
Source : Banlieues 89, 116 réalisations. Manière de dire, manière de faire, Paris, mission Banlieues 89, 1989, p. 22.
Entre ambitions symboliques et réalités sociales, les paradoxes de Banlieues 89
Malgré l’énergie et l’inventivité déployées, Banlieues 89 n’échappe pas à certaines ambiguïtés. Si la mission capte l’attention et rend visibles, dans l’espace public, d’autres manières de dire et de montrer les périphéries, elle ne transforme pas durablement leurs réalités sociales et urbaines. Elle ne suffit pas davantage à infléchir les stéréotypes profondément ancrés qui, dans les années 1980, associent la banlieue à la relégation et à la violence (Bachmann et al. 1989).
Pour autant, réduire Banlieues 89 à un habillage, ou à un épisode bruyant des politiques de quartier, serait manquer ce qu’elle met à l’épreuve. En assumant un récit qui fait place à la joie, au plaisir, à l’envie et à l’hypothèse d’un bonheur en banlieue, ses acteurs déplacent ce qui devient dicible – et donc exigible – pour ces territoires. Les fêtes, les images et les mots ne se contentent pas d’accompagner le projet. Ils en soutiennent l’ambition, suscitent des adhésions et contribuent à rendre crédible l’idée même d’une intervention. C’est en ce sens que Banlieues 89 esquisse une articulation singulière entre transformation des lieux et transformation des récits, en tentant, fût-ce provisoirement, de réinscrire la périphérie dans un horizon commun de ville. C’est sans doute là que se joue une part décisive de son héritage.
Bibliographie
- Bachmann, C., Basier, L., Le Guennec, N., Mornet, C. et Simonin, J. 1989. Mise en images d’une banlieue ordinaire : stigmatisations urbaines et stratégies de communication, Paris : Syros-Alternatives.
- Donzelot, J. et Estèbe, P. 1994. L’État animateur. Essai sur la politique de la ville, Paris : Éditions Esprit.
- Baudin, G. et Genestier, P. 2002. Banlieues à problèmes. La construction d’un problème social et d’un thème d’action publique, Paris : la Documentation française.
- Queneau, R. 1944. Loin de Rueil, Paris : Gallimard.
- Tissot, S. 2007. L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris : Éditions du Seuil.
- Tellier, T. 2022. Humaniser le béton. Les origines de la politique de la ville en France, 1969-1983, Paris : L’Harmattan.
























