Je les ai vus dans leurs répétitions tout au début. Si tu veux, ça nous a fait plaisir que des mecs qui étaient considérés comme des « rouilleurs » se sont accrochés à leur truc et ont réussi. Ça a un peu enlevé l’image des mecs de Lyon qui étaient incapables d’autre chose que de cramer des voitures [1].
« Été chaud aux Minguettes [2] ! », titre la presse hexagonale en ce mois de juillet 1981. Et les éditorialistes d’insinuer que les grands ensembles de l’Est lyonnais seraient devenus le « creuset de la délinquance [3] ». À la rentrée de septembre, les journaux télévisés produisent à leur tour les images choc de carcasses de voitures, incendiées par des « lascars » désœuvrés au terme d’interminables courses-poursuites avec les forces de l’ordre. La dramatisation de ce sombre épisode fait de Vénissieux l’épicentre d’une géographie morale « territorialisant des peurs sociales » (Fourcaut 2000, p. 105). Il en découle une certaine fascination pour cette altérité de proximité, qu’incarnent désormais les jeunes pyromanes des Minguettes, cible et fétiche privilégiés des fantasmes nationaux.
« Lyon brûle-t-il ? », ironise, quelques semaines plus tard, le chroniqueur de Best (Bar-David 1981, p. 32) dans un reportage consacré à la vitalité du rock local. Ce titre provocateur fait résonner métaphoriquement les riffs de guitare enflammés des groupes lyonnais avec les incendies cathartiques de voitures en banlieue. Et le reporter de poursuivre en adaptant malicieusement ces paroles des Clash : « Lyon’s (London’s) burning with boredom now ». Parmi les artistes-activistes qui électrisent les nuits de l’ancienne capitale des Gaules, le journaliste repère une bande « d’agités basanés » – coupe afro ou rockabilly, perfectos de cuir ou bombers – qu’il immortalise en oiseaux de nuit. Ces incendiaires de l’imaginaire se nomment Carte de séjour et, bien que leur local de répétition soit installé dans le cœur historique de Lyon, la plupart d’entre eux ont grandi en banlieue, où ils ont fait entendre les premières notes de leur arab rock.
En étudiant la trajectoire de Carte de séjour au cours des décennies 1980-1990, depuis sa légitimation au sein d’un espace social localisé jusqu’à sa consécration sur les grandes scènes internationales, je montrerai comment certains descendants d’immigrés postcoloniaux ont accédé à une reconnaissance publique, bien au-delà des frontières du « quartier », en explorant des filières de représentation dans le domaine artistique (de Certeau 1994). À cette époque, la pratique du rock – vecteur privilégié de résistances à la domination culturelle – permet de contrer l’image structurellement négative donnée dans les médias à leur groupe d’appartenance et ainsi d’offrir une contre-image susceptible d’entraîner un processus de déstigmatisation. Cette « prise de parole » par les arts (de Certeau 1994) a pu surprendre, tant les poncifs allaient bon train concernant l’apathie politique et l’absence de créativité des jeunes des cités. On découvrira chemin faisant que ce que l’on appelle couramment « banlieue populaire » n’est pas, selon un cliché particulièrement vivace, un territoire anomique, générateur de déviances et de violences, mais peut-être appréhende le lieu d’une interculturalité féconde, porteuse d’un « principe espérance » (Bloch 1976) pour les différents habitants qui s’y trouvent rassemblés, originaires du proche ou du lointain ailleurs.
La protest song des zupiens
Rillieux-la-Pape est une ville nouvelle de 30 000 habitants, édifiée à l’aube des années 1960 au nord-est de Lyon. C’est dans cette cité cosmopolite, marquée par un mélange hétéroclite de modes de vie urbains et de sociabilités agricoles, ouvrières ou immigrées, que le groupe Carte de séjour est né. Au cours de l’adolescence, les frères Mohammed et Mokhtar Amini se découvrent une passion pour le rock, qui ne les quitte plus. Radio et disques vinyles sont la source principale de leurs émotions musicales, même si l’environnement familial n’y est guère favorable. Quelques années plus tard, Mohammed, l’aîné, ouvrier intérimaire, réalise son rêve : s’acheter sa première « gratte ». L’imaginaire de la guitare électrique transcende chez le jeune banlieusard la capacité effective à jouer sur une vraie Fender comme Keith Richard, son idole. Mokhtar, le cadet, devient quant à lui bassiste. Dans un local de répétition loué sur les pentes de la Croix-Rousse, dans le cœur historique de Lyon, les deux frères travaillent assidûment des reprises de Chuck Berry avec d’autres musiciens de passage, puis élaborent leurs premières compositions dans un style reggae-rock. Ils rencontrent Rachid Taha le 1er mai 1979 : « il a pris le micro et commencé à chanter en yaourt. On a joué pendant des heures, juste avec la guitare, la basse et la voix. À la fin de la répète, il s’est mis à chantonner des trucs en arabe. Il forçait moins sur sa voix et ça rendait plutôt bien. On lui demande : “ça t’intéresse de revenir le lendemain ?” Et il est revenu [4] ». Back, un ami punk de Rillieux, partage avec eux des raretés de la scène indépendante anglaise dénichées chez Music Land, le disquaire de la Presqu’île, située dans le centre-ville, entre Rhône et Saône. Un jour, il attire leur attention sur l’affiche d’un concert de UB40 (Unemployment Benefits 40) et leur explique que ce groupe a pris pour nom le formulaire de l’allocation-chômage anglaise [5]… Cela fait tilt dans leur esprit : Carte de séjour allait éclore ! C’est ainsi qu’en transformant le sens de la carte de séjour – document administratif destiné à l’identification des non-nationaux – pour le mettre au service de leur geste créatif, les rockers de la banlieue lyonnaise vont se mettre en scène en tant qu’« étrangers d’ici », porteurs d’un imaginaire barbare. Le trio fondateur est bientôt rejoint par Djamel Dif (batterie) puis Éric Vacquer (lead guitare), dont la maîtrise instrumentale permet de structurer les premières compositions.
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Les paroles, écrites par Rachid Taha en langue rhorho (arabe dialectal oranais mâtiné d’anglicismes et de parlers populaires lyonnais), mettent en lumière des personnages archétypaux, comme Zoubida, une jeune femme qui se suicide après un mariage imposé par le clan familial, ou comme le héros malheureux de La Moda, qui se voit refuser l’entrée en discothèque en raison de son « faciès arabe ». Non dénuées d’humour, celles-ci témoignent de la condition existentielle des descendantes et descendants d’immigrés et de leurs rêves d’émancipation.
Ces chroniques sociales, exprimées dans un langage incisif, tranchent avec la plupart des discours publics sur la banlieue et ses habitants de diverses origines, dont témoigne Koulch (qui signifie « Tous »), une des premières compositions du groupe en langue arabe :
Algériens, Espagnols, Portugais ou bien Tunisiens / Vous êtes tous des immigrés / Vous êtes tous des étrangers / Balayeurs, directeurs / Riches ou pauvres /Vous finirez tous de la même façon / Vous finirez tous dans une tombe / Catholiques, protestants / Juifs ou musulmans / Vous croyez en un seul Dieu / Vous êtes tous des humains / Et en vous coule la même couleur de sang / Noirs de Jamaïque ou de Martinique / De Guadeloupe ou d’Amérique / Vous êtes tous de l’Afrique.
L’expérience de la scène : des concerts militants aux grands festivals européens
Le premier concert, à la Maison des jeunes et de la culture [6] de Rillieux, en juillet 1980, est un rendez-vous manqué avec les jeunes de la ZUP, qui ne comprennent pas nécessairement l’attitude provocatrice des rockers, ni l’exutoire qu’ils proposent à travers l’expression musicale. En revanche, le 30 octobre 1980, au Palais d’hiver, Carte de séjour se fait remarquer, aux côtés des punks d’Oberkampf et de la sulfureuse Sappho, lors du Rock against Peyreffitte, soirée militante contre la politique sécuritaire du gouvernement [7]. Cette reconnaissance par l’intelligentsia de gauche les positionne dès le début de leur carrière comme des artistes engagés contre les discriminations. À la même époque, dans le sillage du mouvement parisien Rock against police, le collectif féministe Zaâma d’banlieue organise une série de concerts-meetings pour la reconnaissance des droits des immigrés, à Saint-Fons, Vaulx-en-Velin et Villeurbanne, où Carte de séjour se produit régulièrement. Entre ville-centre et banlieues, les « musicos » circulent sur des territoires où se (re)négocient les appartenances sociales (Roulleau-Berger 1991). Leur territorialité relie en effet Rillieux aux pentes de la Croix-Rousse, haut lieu de la contre-culture, avec ses bars branchés, ses librairies militantes et ses squats. Carte de séjour prend sa place au sein de ce microcosme propice à l’échange de sensibilités esthétiques et imaginaires politiques d’horizons divers.
À l’âge des débuts héroïques dans les salles périphériques succède celui de l’insertion dans la scène rock hexagonale et bientôt européenne. C’est ainsi que le 17 décembre 1981, Carte de séjour est programmé aux prestigieuses Transmusicales de Rennes, puis sur la scène du Rose Bonbon, club rock avant-gardiste voisin de l’Olympia.
Un premier maxi 45 tours de Carte de séjour sort début 1982. Après le départ d’Éric Vacquer, le groupe recrute Jérome Savy, guitariste expérimenté qui apporte une touche orientalisante aux compositions. Sous l’impulsion du producteur anglais Steve Hillage, le braconnage des esthétiques musicales se poursuit. Reggae, punk, funk et musiques traditionnelles méditerranéennes s’interpénètrent, grâce à la présence de Brahim M’Sahel à la darbouka et de Jalal Jallane au oud. Le batteur martiniquais Germain Troudart, qui remplace Djamel Dif, enrichit l’ensemble de ses rythmiques caraïbéennes. Et la presse spécialisée de s’enthousiasmer pour le nouveau son des cités lyonnaises : « un savant dosage de l’Afrique et de l’Europe. Des grands espaces et du béton » (Pilote, octobre 1982). C’est en effet cette forme d’interculturalité (née de leur expérience quotidienne en banlieue) que revendique le groupe, à travers le profil socio-ethnique de ses membres et les hybridations musicales à l’œuvre dans ses compositions : frontalité punk-rock, groove jamaïcain et mélopées arabes.
Parmi les temps forts de la trajectoire du groupe, signalons la fête de clôture de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, le 3 décembre 1983 à Paris. Carte de séjour y interprète une première version de Nar (le feu). Cette complainte énumère le nom de victimes de crimes racistes, comme Habib Grimzi, Algérien défenestré par trois apprentis légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille le 14 novembre 1983.
Source : Fonds Mokhtar Amini, coll. particulière.
Photo : Michel Jaget.
Lors du méga-concert de SOS Racisme, place de la Concorde, le 15 juin 1985, Carte de séjour provoque la surprise en réinterprétant Douce France de Charles Trenet. Cette performance est à la fois un détournement carnavalesque – à l’image des Sex pistols dynamitant God Save the Queen en 1977 – et une revendication péremptoire : « Nous, enfants de la migration, sommes membres à part entière de la société française, que ça vous plaise ou non ! », affirment joyeusement Rachid Taha et ses acolytes face à la foule. Le succès populaire de cette reprise leur favorise l’accès aux plateaux de télévision, aux hit-parades et même à l’Assemblée nationale où le disque est distribué aux députés par Jack Lang et Charles Trenet, lors du débat sur le code de la nationalité le 19 novembre 1986. Exprimant une tension entre le trauma de l’exil des aînés, leur condition prolétaire de soutiers des Trente Glorieuses et les aléas du quotidien dans les banlieues françaises, les enfants de l’immigration postcoloniale choisissent d’inventer, par la littérature, la musique ou le théâtre, d’autres possibles. « Beur is beautiful ! », proclament alors les avant-gardes culturelles. Passé ce moment jubilatoire, nul n’ignore cependant que le « cri du beur [8] » allait être récupéré par les publicitaires, le pouvoir en place et l’antiracisme moralisateur (Hanus 2025). Carte de séjour apprend à ses dépens que toute entreprise de légitimation est ambivalente, car si une partie de la critique a conscience de l’authenticité artistique du groupe – récompensé en 1987 par le Bus d’Acier – force est de constater que l’on maintient symboliquement ses créations dans un sous-genre, le « rock arabe », lié à un segment spécifique de la population : les jeunes des cités.
Source : Fonds Mokhtar Amini, coll. particulière. Photographe inconnu.
Artistes rock ou arabes de banlieue ?
L’identité narrative de Carte de séjour est fréquemment énoncée du dehors, selon un récit type mettant en scène les descendants d’immigrés, à qui l’on assigne d’emblée une appartenance territoriale : la banlieue, et en particulier les Minguettes, qui en sont l’incarnation dans l’imaginaire collectif. À ce propos, Rachid Taha laisse éclater sa colère en 1983 : « Y a une nana d’Actuel qui est venue nous voir et qui voulait que je l’emmène à Vénissieux. Je l’ai envoyé chier. Vénissieux, je connais pas [9] ! », tempête-t-il, refusant d’incarner « l’arabe de service » pour des curieux en quête d’exotisme de proximité. Nombre de journalistes se sont en effet concentrés sur l’ethnicité et les déterminismes sociaux des membres du groupe, ignorant le plus souvent leur singularité artistique. En France, Carte de séjour n’a bénéficié que d’une légitimité éthique, sorte de récompense pour sa contribution à la lutte contre les discriminations, tandis qu’à l’étranger il est reconnu comme un acteur majeur du rock [10].
« Au départ, on voulait juste former un groupe rock », précise Mokhtar Amini [11] : un groupe rock né dans une banlieue lyonnaise qui aurait échappé à l’étreinte de l’origine pour gagner de vastes horizons ; un groupe rock doté d’une expression créative nourrie d’hybridations successives. Certes, comme son nom l’indique, Carte de séjour porte l’empreinte des violences structurelles que subissent les immigrés postcoloniaux et leurs descendants dans la société française. C’est pourquoi le groupe s’est trouvé de facto connecté aux luttes de son temps pour la justice sociale et contre le racisme ; autant de grandes causes qui le dépassaient. Il en a été d’une certaine façon l’accompagnateur à travers ses compositions et ses prises de position, mais certainement pas le fantassin. Sinon, comment interpréter cette posture teintée d’autodérision face aux doctrines présupposées de l’engagement politique dans la culture rock ? C’est ainsi qu’au cours des années 1980, la mani’festive rhorhomanie de Carte de séjour s’invite joyeusement, aux côtés des premiers beat de rap, dans les joutes musicales et verbales des jeunes habitants des banlieues françaises.
Bibliographie
- Abdallah, M. H. 2012. Rengainez, on arrive !, Paris : Libertalia.
- Bar-David, G. 1981. « Lyon brûle-t-il ? », Best, n° 161, p. 32-39.
- Barou, J. et Mélas, L. « Les Minguettes d’hier à demain », Hommes et migrations, n° 1217, 1999, p. 66-79.
- Battegay, A. et Boubeker, A. 1993. Les images publiques de l’immigration, Paris : CIEMI-L’Harmattan, 1993.
- Bloch, E. 1976 [1955]. Le Principe Espérance, t. 1, Paris : Gallimard,
- Certeau (de), M. 1994. La prise de parole et autres écrits politiques, Paris : Éditions du Seuil.
- Fourcaut, A. 2000. « Pour en finir avec la banlieue », Géocarrefour, vol. 75, n° 2, p. 101-105.
- Hanus, P. 2015. « “Douce France” par Carte de Séjour. Le cri du “Beur” ? », Volume, vol. 12, n° 1, p. 123-137.
- Hanus, P. 2025, Carte de séjour. Un groupe rock dans la « douce France » des années 1980, Marseille : Le mot et le reste.
- Hebdige, D. 2008 [1979]. Sous-culture. Le sens du style, Paris : La Découverte.
- Laferté, G. 2014. « Des études rurales à l’analyse des espaces sociaux localisés », Sociologie, vol. 5, n° 4, p. 423-439.
- Lebrun, B. 2012. « Carte de Séjour : revisiting “Arabness” and anti-racism in 1980s France », Popular Music, vol. 31, n° 31, p. 331-346.
- Margerin, F. 1980. Ricky Banlieue, Paris : Les Humanoïdes associés.
- Roulleau-Berger, L. 1991. La ville intervalle. Jeunes entre centre et banlieue, Paris : Méridiens Klincksieck.
- Yousfi, L. 2022. Rester barbare, Paris : La Fabrique.
Vidéos en ligne
- Reportage sur Carte de séjour diffusé en 1982 dans l’émission Megahertz, présentée par Alain Maneval : https://www.youtube.com/watch?v=9vDc4YuZz1k.
- Rachid Taha, à propos de la reprise de Douce France lors du concert du 15 juin 1985 : https://www.youtube.com/watch?v=zPJIwgyu994.
- Clip de Nar de Carte de séjour, réalisé par l’agence Im’média (Mogniss et Samir H. Abdallah) en 2023 : NAR – le feu, Carte de Séjour sur Vimeo, https://vimeo.com/862377939.






















