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Entretiens

Les nouveaux habits de la ségrégation

Entretien avec Alex Schafran
Dans The Road to Resegregation, Alex Schafran analyse les transformations contemporaines des inégalités territoriales à partir de l’étude de la baie de San Francisco aux États-Unis. Dans cet entretien, il met en perspective le processus de relégation des classes populaires et des minorités raciales et s’interroge sur la régulation politique des inégalités à l’échelle des régions urbaines.

Entretien réalisé par Darian Razdar.

Plus d’un demi-siècle après les grandes luttes pour les droits civiques, les villes et les régions urbaines des États-Unis demeurent divisées et en prise avec de puissantes inégalités. Livrant une analyse approfondie de la fragmentation politique et des politiques urbaines régionales en Californie du Nord, le nouveau livre d’Alex Schafran [1] donne un sens nouveau au terme « ségrégation » dans le contexte des configurations urbaines régionales américaines du XXIe siècle. Cet ouvrage souligne en particulier le rôle de la crise financière, de la précarité économique et de la flambée des prix du logement dans la production de ce vaste processus. Cette nouvelle forme de ségrégation, caractérisée par une géographie régionale de la précarité et par des entraves à la mobilité, rejette hors des centres-villes les personnes pauvres et discriminées en raison de leur appartenance raciale, renforçant la précarité de leur situation.

Le phénomène de reségrégation en Californie du Nord est devenu particulièrement visible au moment de la vague d’expulsions qui a ravagé des quartiers et des communautés entières dans des villes comme Oakland et Antioch à partir de 2007. Cette région urbaine accueille à la fois les plus grandes richesses et les plus grandes inégalités – la baie de San Francisco faisant parler d’elle régulièrement pour le montant record des loyers à San Francisco. The Road to Resegregation attire ainsi notre attention sur les échecs de la fabrique de la ville et de la région urbaine, et apporte des éléments de solution – solutions qui, selon Schafran, ne pourront être mises en œuvre que dans le cadre d’une politique de coalition au service d’un « projet commun ».

Du ghetto à la reségrégation

Darian Razdar – Votre livre permet de comprendre sous un jour nouveau les inégalités géographiques dans les zones urbaines américaines, que vous appelez « reségrégation ». Qu’est-ce qui distingue la reségrégation de la ségrégation qui sévissait dans les villes américaines au milieu du XXe siècle ?

Alex Schafran – La notion de reségregation, qui puise dans le travail d’autres auteurs comme Jeff Chang, peut se comprendre comme une nouvelle forme de ségrégation. La nouvelle géographie de classe et de race des régions comme la Californie du Nord – où les personnes de couleur vivent dans des banlieues et des zones périurbaines de plus en plus lointaines, dotées de maigres ressources fiscales et de budgets locaux rabougris, avec des temps de trajet domicile-travail de plus en plus longs, une pauvreté en constante augmentation, tout comme les prix des transports et du logement – cette géographie est clairement différente de la ségrégation des ghettos de l’après-guerre. Comme il s’agit cependant encore d’inégalités raciales à l’échelle d’une aire métropolitaine, nous sommes toujours obligés d’appeler cette nouvelle inégalité ségrégation. Le terme « reségrégation » implique en outre l’idée d’un retour en arrière, qui a une importance politique, à mon sens ; c’est un bien meilleur terme que « ségrégation 2.0 », par exemple.

The Road to Resegregation s’appuie sur le travail de terrain que vous avez mené dans la région de la baie de San Francisco, en Californie. Pourquoi avez-vous choisi cette région pour comprendre la reségrégation ?

De façon assez simple, parce que c’est l’endroit d’où je viens, celui au monde que je connais le mieux. Je savais que, pour comprendre véritablement ce qui se passait, j’avais besoin d’une profondeur de connaissances qu’il serait difficile de répliquer dans un lieu moins familier. Tristement, cette région est également l’épicentre majeur de la reségrégation, tout comme elle a été celui de la crise des subprimes. Enfin, la baie de San Francisco est souvent décrite comme différente : c’est la région la plus riche et supposément la plus progressiste du pays. D’une certaine manière, j’avais le sentiment que les spécificités de cet espace pourraient s’avérer particulièrement éclairantes pour étudier ce phénomène – et l’enquête m’a plutôt donné raison.

Un paradigme pour décrire les inégalités régionales

Les histoires que vous racontez se déroulent dans des communes comme Antioch, Modesto et Patterson, qui restent souvent dans l’ombre des grandes villes voisines de l’ouest : San Francisco, Oakland, Berkeley et San José. Pourquoi avez-vous choisi de mettre la périphérie au centre, dans votre méthodologie ? Comment ce choix a-t-il affecté votre processus de recherche et ce que vous avez découvert ?

Le projet a débuté comme une enquête sur le processus de gentrification à Oakland, mais presque immédiatement, dès que j’ai commencé mes investigations, les gens m’ont demandé où les anciens habitants étaient allés vivre après leur départ. Or, alors que je suis né et que j’ai grandi dans la région et bien que les noms de ces lieux me soient familiers, je n’y étais jamais allé. Lors de mon premier voyage à Antioch, la crise des subprimes venait de frapper et j’ai tout de suite senti qu’il s’y passait quelque chose d’important. L’enjeu de ma recherche s’est alors précisé : il s’agissait bien de raconter l’histoire d’Antioch, Modesto et Patterson, mais sans la déconnecter d’une histoire plus globale – car à l’évidence, les causes des difficultés que connaissent ces endroits se situent à une échelle plus large. Je me suis donc employé à raconter le mieux possible ces histoires, en me disant qu’elles seraient vraisemblablement au cœur du livre, sans toutefois être certain qu’elles soient au centre de celui-ci. En étudiant ces communes, j’ai donc cherché à écrire un livre qui porte sur l’ensemble de la Californie du Nord, car quasiment chaque recoin de cette immense région joue un rôle dans la reségrégation.

Dans quelle mesure cette région peut-elle être considérée comme le paradigme de la reségrégation ? Jusqu’à quel point, selon vous, la reségrégation dans la région de la baie de San Francisco reflète-t-elle ce qui se passe dans l’ensemble des États-Unis ?

La Californie du Nord est l’exemple extrême d’un phénomène général, qui s’y trouve aggravé par les immenses richesses de la région et par une géographie complexe et singulière. Elle a beaucoup de points communs avec d’autres grandes régions opulentes, comme celles de New York et Los Angeles. Mais la reségrégation est en réalité partout, sous une forme ou une autre. La forme de la ségrégation peut varier selon les régions en fonction de deux types de variables. La première est géographique : dans certains endroits, ce sont les banlieues des couronnes intérieures, plus anciennes, qui sont devenues les sites phare de la pauvreté et des inégalités racialisées, tandis qu’ailleurs, ce sont les banlieues périurbaines, très éloignées des villes-centre. L’autre variable majeure est le poids relatif de cette nouvelle forme de ségrégation vis-à-vis des formes plus anciennes de ségrégation issues de l’après-guerre, qui perdurent toujours aujourd’hui.

Pour comprendre la reségrégation, il est donc indispensable de garder deux choses à l’esprit. Premièrement, celle-ci n’implique pas de déségrégation préalable ; dans de nombreux cas, on est passé directement d’une forme de ségrégation à l’autre. Deuxièmement, et c’est le plus important, cette nouvelle forme de ségrégation ne remplace pas l’ancienne. Les deux coexistent, et tendent même à s’alimenter mutuellement. Les gens quittent ou sont expulsés de leurs anciens quartiers ghettoïsés pour partir vers des zones lointaines qui ont les caractéristiques de la reségrégation.

Tirer les conclusions des échecs politiques passés

Vous expliquez que la ségrégation contemporaine trouve ses racines dans les échecs de nos tentatives pour s’attaquer aux causes structurelles des inégalités sociales et raciales, comme la propriété foncière, les mobilités urbaines régionales, l’accès aux emplois mieux rémunérés ou l’organisation politique de la région. Que dit votre recherche sur notre capacité à dépasser « l’échec des politiques » dans les régions urbaines aux États-Unis ?

C’est une question difficile, surtout compte tenu de la manière dont le climat politique s’est dégradé entre le moment où j’ai conclu ma recherche et le moment où le livre a été publié. Dans le livre, ma thèse principale à ce sujet est que nous avons besoin de changer d’orientation politique. Le logement, le transport, les infrastructures, les écoles, les systèmes d’approvisionnement en eau potable et le traitement des eaux usées renvoient à ce que j’appelle le « projet commun » [NdT : « common purpose » en anglais], c’est-à-dire les sujets dont nous devons discuter et débattre collectivement, puisque c’est collectivement que nous construisons ces systèmes. Nous devons faire de ce « projet commun » le cœur de notre politique, et pas simplement à un niveau local. Je rêve ainsi d’une campagne présidentielle où le vainqueur serait celle ou celui qui s’emparera le plus volontairement de la question des politiques du logement et des transports. Malheureusement, plusieurs recherches suggèrent que la réflexion des partis politiques a pris beaucoup de retard sur ces sujets. Le seul espoir que je nourris pour un meilleur avenir politique aux États-Unis est que nos débats se focalisent davantage sur ces systèmes. La difficulté, c’est que pour y parvenir, nous devons avoir davantage confiance dans notre capacité à construire collectivement l’économie politique du développement. Cela commence par reconnaître nos erreurs passées, en particulier le caractère intrinsèquement raciste de ces systèmes depuis des générations.

Qu’est-il alors possible de faire, avant la prochaine crise économique, pour lutter contre ces processus de reségrégation ?

Je dirais d’abord que nous sommes déjà dans un état de crise écologique et économique de longue durée. Le mieux serait donc de commencer par accepter où nous en sommes et de nous mettre au travail pour un futur meilleur. Je pense qu’il est absolument indispensable que nous considérions la reségrégation comme un futur qui est déjà présent (comme le changement climatique), et pas comme une situation qui pourrait encore être évitée. Trop souvent, nous faisons de la politique en nous fondant sur un passé ou un futur imaginaire, au lieu de simplement admettre la situation dans laquelle nous sommes réellement. Mon livre est comme un confessionnal pour la Californie du Nord ; j’espère qu’il dépeint de manière pertinente et honnête le tableau de la situation dans laquelle nous sommes et de la manière dont nous y sommes arrivés. Admettre et accepter cela serait déjà un premier pas.

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Pour citer cet article :

Alex Schafran & traduit par Pierre Gilbert Tiffany Fukuma, « Les nouveaux habits de la ségrégation. Entretien avec Alex Schafran », Métropolitiques, 18 février 2021. URL : https://metropolitiques.eu/Les-nouveaux-habits-de-la-segregation.html

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