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Les Algériens en région parisienne : entre espaces d’inclusion et d’exclusion

Comment les Algériens et Français d’origine algérienne de la métropole parisienne affirment-ils leurs identités et négocient-ils des espaces d’inclusion dans la sphère publique ? La géographe états-unienne Elizabeth Nelson livre son regard sur le modèle républicain français.

Les pratiques d’intégration sociale et spatiale des immigrés algériens et de leurs descendants vivant en région parisienne traduisent souvent, au niveau local, un sentiment de malaise lié au fait de vivre et de travailler dans un environnement où l’identité française/blanche/laïque est normative et omniprésente. L’idéologie du modèle républicain français suppose une sphère « publique » neutre et universelle. En réalité, cette idéologie dénigre et marginalise les communautés d’origine algérienne qui ne partagent pas le même statut en termes de classe, d’ethnie ou de culture que la population française majoritaire. Ce sont leurs identités qui sont écartées de la sphère publique afin de garantir sa prétendue neutralité. Cet article examine la façon dont les individus d’origine algérienne négocient ces espaces délimités d’inclusion et d’exclusion dans la sphère publique française, non seulement dans les espaces appartenant aux pouvoirs publics comme les écoles, mais aussi dans les parcs, les cafés, les quartiers et les lieux de travail.

Les données empiriques montrent comment les Algériens structurent leurs interactions avec la société française, ainsi que les contextes géographiques qui ont une influence sur ces interactions. Se concentrer sur les immigrants eux-mêmes et sur leurs expériences d’exclusion ou d’inclusion partielle (à la fois sociale et spatiale) montre comment ils se positionnent dans l’ordre social de la population française dominante, en se conformant – ou au contraire en subvertissant – l’ordre social de l’espace dominant. Afin de comprendre ces processus, nous avons mené des entretiens semi-directifs en 2016 et 2017 auprès de soixante-treize personnes d’origine algérienne vivant en région parisienne, aux profils variés en termes de milieu social, d’ethnie (arabe et berbère), de nationalité et de groupe d’âge [1]. Les réponses des enquêté·e·s ont révélé des liens entre l’identité et les activités et pratiques socio-spatiales quotidiennes. Ces résultats suggèrent que si les forces structurelles (les politiques de l’État, les politiques d’immigration, le capitalisme…) façonnent la ville et la place qu’occupent les populations en son sein, les individus exercent une certaine capacité d’agir en circulant dans différents types d’espaces et en affirmant leurs identités et leurs conceptions de ce qu’est une communauté par leurs pratiques dans ces espaces.

Espaces d’inclusion et d’exclusion

Les immigrés jouent un rôle fondamental dans le façonnement de l’espace et de la vie urbaine à Paris depuis des générations ; ces espaces sont chargés de significations et de tensions, pour les immigrés comme pour les non-immigrés. Les banlieues, et les discours qui y sont associés, ont notamment une influence sur la perception qu’ont les Algériens de leur propre place au sein de la société française [2]. Beaucoup se sentent « chez eux » dans les banlieues, quand bien même politiciens et médias dénigrent habituellement ces quartiers. En même temps, et indépendamment de leur rapport aux banlieues, les immigrés algériens et leurs descendants doivent aussi se positionner dans des espaces publics qui, typiquement, sont ordonnés, encadrés et gérés par le groupe français dominant. Il est important de comprendre comment les migrants négocient leur insertion dans les espaces fragmentés et discontinus d’une ville marquée par la ségrégation ethno-raciale et sociale [3]. Les niveaux les plus élevés de ségrégation ethnique, dans les villes multiculturelles, se trouvent généralement dans les espaces résidentiels blancs (Stillwell et Phillips 2006). À Paris, la classe supérieure est « la plus ségrégée, suivie par la classe populaire et les immigrés, et l’écart socio-spatial entre ces deux groupes les plus isolés se creuse » – ce qui reflète les choix faits par les classes supérieures de s’auto-ségréger et de rejeter l’implantation de logements sociaux dans leurs quartiers, et non les choix faits par les groupes dominés (Grzegorczyk 2013, p. 22 ; Préteceille 2006). Cependant, les résultats de nos recherches indiquent que les minorités exercent également leur capacité d’agir en choisissant intentionnellement dans certains cas de s’auto-ségréger, et dans d’autres de se mélanger.

Par exemple, Lina [4], une immigrée algérienne âgée de 60 ans, qui vit à Champigny-sur-Marne, dans la banlieue sud-est de Paris, a souhaité élever ses enfants parmi d’autres immigrés et musulmans et déclare : « Je voulais que mes enfants grandissent sans [traitements] racistes ». Bien que les conditions de vie dans son immeuble soient inférieures à ce qu’elle aurait souhaité (l’ascenseur tombe régulièrement en panne, les couloirs sentent l’urine, les réparations prennent plus de temps qu’elles ne devraient…), Lina parle des efforts qu’elle déploie pour rendre le foyer familial confortable. Pour elle, son logement en banlieue est un espace de confort et d’aise. Son appartement est décoré dans le style de sa maison en Kabylie : des tapisseries marron clair ornent les murs, des tapis d’Algérie recouvrent les sols et un service à thé d’Algérie est posé sur le buffet du salon/salle à manger. Son logement n’est pas seulement un espace « algérien » – Lina est ouverte à une communauté plus large d’immigrés et interagit avec des personnes originaires de nombreux pays. Ainsi, la banlieue fonctionne comme une sorte de « village » d’identités et de relations multiculturelles (Austin 2009). Comme le décrit Djamila, une immigrée berbère de 34 ans vivant à Bobigny, en banlieue nord-est, « il y a beaucoup de gens comme nous ici… », faisant référence à ses amis immigrés du monde entier (et non seulement d’Algérie) vivant dans la commune.

Comprendre la banlieue de cette manière montre que pour les immigrés algériens et leurs descendants, cet espace est inclusif et multiculturel, bien que son sens et sa forme aient une signification spécifique dans le contexte français : il ne s’agit pas d’un « espace culturel » entièrement fermé qui reproduit strictement la vie algérienne, mais plutôt d’un espace qui offre un refuge par rapport aux « espaces français ». Par exemple, Hacina, une immigrée berbère de 24 ans vivant à Bobigny, explique : « J’aime vivre en banlieue… Il n’y a pas de Français ici, seulement des Noirs et des Arabes. » Elle décrit le sentiment d’aise qu’elle ressent, celui d’« être chez soi » en banlieue : « Être ici, c’est mieux… il n’y a pas de pression », dit-elle, faisant référence aux pressions sociales qui découlent du discours et de la politique laïcistes et assimilationnistes de « l’espace français » au sein de la ville de Paris. De ce point de vue, « français » est une catégorie marquée, visible, qui n’inclut pas Hacina. En vivant la plus grande partie de sa vie en banlieue, elle y trouve un refuge par rapport à des « espaces français » plus hostiles, tels que ceux du centre de Paris.

Plus qu’un simple espace physique, la banlieue « des immigrés » est une construction sociale qui met en relief la société européenne blanche de la France. Le modèle républicain français est fondé sur une égalité théorique de tous les citoyens ; ces prétentions universalistes sont ancrées dans les espaces « publics » de la capitale – ses « places civiques, bâtiments gouvernementaux, monuments, artères et centres culturels », qui véhiculent ensemble une identité cohérente, et fournissent aux « citoyens des repères communs et des lieux de mémoire collective » (Farrar 2008, p. 14). Mais cette citoyenneté idéalisée repose sur l’Autre périphérisé qui, pour de nombreux citoyens français, n’existe qu’à travers les images des médias. Bien sûr, la représentation opposant Paris intra-muros et sa banlieue comme le « soi » et « l’autre », est compliquée par l’existence d’une importante population algérienne habitant à l’intérieur des limites municipales de Paris. S’il existe des preuves claires de ségrégation résidentielle, toutes les personnes d’origine algérienne ou nord-africaine ne résident pas pour autant dans des enclaves en périphérie. Parmi les enquêtés de notre étude, seuls quinze sur soixante-treize vivent actuellement en banlieue (même si beaucoup ont grandi dans des communes de banlieue et déménagé à Paris intra-muros à l’âge adulte). Les cinquante-huit autres personnes interrogées vivent dans la ville de Paris, dont cinquante dans des quartiers connus pour leurs populations immigrées ou algériennes importantes (principalement les 13e, 18e et 20e arrondissements) ; mais même dans ces quartiers, le mot « important » correspond toutefois à une minorité – dans le 18e arrondissement, par exemple, les immigrés représentaient 27,5 % de la population en 2017 (INSEE 2020).

Cela pose la question de ce que signifie le fait de vivre dans ces quartiers plus mélangés. Cela suggère-t-il l’existence d’un groupe d’immigrés en voie d’assimilation, à l’aise avec le groupe culturel dominant ? Cela signifie-t-il que les différences entre les personnes d’origine algérienne et la société française dominante s’estompent ? Parmi les enquêtés, les personnes d’origine berbère sont plus susceptibles de vivre dans le centre de Paris que celles qui se considèrent comme arabes. Il est intéressant de noter que les Berbères ont généralement la peau, les cheveux et les yeux plus clairs et qu’ils bénéficiaient d’un certain privilège ethno-racial sous le régime colonial français (Camiscioli 2009). Pour eux, vivre dans le centre de Paris pourrait donc être plus facile. En tout cas, certains des enquêtés s’identifiant comme berbères ont mentionné leur capacité à « s’intégrer » grâce à leur peau claire, leurs yeux clairs et leurs cheveux blonds. Par exemple, Soumia, une fille d’immigrés berbères de 20 ans, a déclaré : « Je leur ressemble, donc c’est plus facile pour moi [de m’intégrer]. » Pourtant, l’ouverture de l’espace dominant à certains groupes immigrés ne doit pas être comprise comme la création d’espaces qui sont en quelque sorte neutres ou dépourvus d’identités. L’espace, et les représentations associées aux différents espaces (comme la banlieue), sont importants dans ces négociations.

Les rapports entre lieu, identité et appartenance sont compliqués et chargés de tensions, dans la mesure où les personnes issues de l’immigration luttent pour définir qui elles sont et quelle est leur place dans une société nationale qui insiste sur la neutralité et l’universalité de ses valeurs. Alors que certains de nos enquêtés trouvent les espaces « français » hostiles, d’autres s’y intègrent avec facilité ; d’autres encore vivent presque entièrement en banlieue, car ils estiment que les espaces centraux de Paris sont imprégnés de racisme. Par conséquent, alors que les espaces centraux de Paris sont fondés sur une notion d’universalité, celle-ci n’existe que parce que ces espaces dits « universels » excluent les personnes et les cultures hors des normes supposées d’une identité française/blanche/laïque. Les identités hors de ces normes sont repoussées en banlieue.

L’appartenance et la politique

Ces récits montrent comment les Algériens en région parisienne concilient, leur existence et leur identité politiques d’une part, et leur vie quotidienne de l’autre. Ils révèlent l’existence d’une interaction entre l’adaptation aux milieux et espaces français, et le fait de rester dans des espaces immigrés ou algériens. Ils illustrent un ensemble de relations avec le milieu urbain parisien marquées par des sentiments de confort et d’inconfort, d’appartenance et/ou d’exclusion. La ville est un ensemble d’espaces de types différents dans lesquels certaines personnes peuvent être totalement ou partiellement incluses ou exclues. Les Algériens de la région parisienne se représentent les espaces comme appartenant à des groupes sociaux particuliers. Dans certains cas, les Algériens construisent des espaces plus sûrs et plus accueillants en banlieue, créant ainsi des lieux multiculturels qui, en même temps, incluent l’aspect algérien de leur identité. Dans une approche spatiale dialectique, les immigrés des banlieues créent des espaces multiculturels divers, et non des communautés exclusivement « algériennes ». C’est donc l’espace de la banlieue – plutôt que celui de la ville-centre – qui incarne les notions d’universalité et de diversité. D’autre part, l’existence d’espaces du centre de Paris dans lesquels les Berbères, entre autres, peuvent s’intégrer – et le font, en effet – montre que l’accès à ces espaces est possible si l’identité dominante n’est pas remise en question. Or, par leur simple présence (physique et politique), les Algériens remettent en question le caractère uniformément blanc et européen de la ville lorsqu’ils traversent les espaces d’inclusion et d’exclusion à Paris.

Bibliographie

  • Austin, J. 2009. « Destroying the Banlieue : Reconfigurations of Suburban Space in French Film », Yale French Studies, vol. 115, p. 80‑92.
  • Camiscioli, E. 2009. Reproducing the French Race : Immigration, Intimacy, and Embodiment in the Early Twentieth Century, Durham : Duke University Press.
  • Farrar, M. 2008. Building the Body Politic : Power and Urban Space in Washington, D.C., Champaign : University of Illinois Press.
  • Grzegorczyk, A. 2013. « Social and Ethnic Segregation in the Paris Metropolitan Area at the Beginning of the 21st century », Miscellanea Geographica – Regional Studies on Development, vol. 17, n° 2, p. 20‑29.
  • Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE). 2020. « Comparateur de territoires. Commune de Paris 18e Arrondissement (75118) » site web de l’INSEE (www.insee.fr). Consulté le 3 novembre 2022.
  • Massey, D. S. et Denton, N. A. 1993. American Apartheid : Segregation and the Making of the Underclass, Cambridge (Massachusetts) : Harvard University Press.
  • Préteceille, E. 2006. « La ségrégation social a-t-elle augmenté ? La métropole parisienne entre polarisation et mixité », Sociétés contemporaines, n° 62, p. 69‑93.
  • Préteceille, E. 2011. « Has Ethno-Racial Segregation Increased in the Greater Paris Metropolitan Area ? », Revue française de sociologie, n° 52, p. 31‑62.
  • Préteceille, E. 2012. « Segregation, Social Mix, and Public Policies in Paris », in T. Maloutas et K. Fujita (dir.), Residential Segregation in Comparative Perspective : Making Sense of Contextual Diversity, Burlington : Ashgate, p. 153‑176.
  • Quillian, L. et Lagrange, H. 2016. « Socioeconomic Segregation in Large Cities in France and the United States », Demography, vol. 53, p. 1051‑1084.
  • Stillwell, J. et Phillips, D. 2006. « Diversity and Change : Understanding the Ethnic Geographies of Leeds », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 32, n° 7, p. 1131‑1152.
  • Valentine, G. 2001. Social Geographies : Space and Society, New York : Prentice Hall.
  • Wacquant, L. 2007. « French Working-Class Banlieues and Black American Ghetto : From Conflation to Comparison », Qui Parle, vol. 16, n° 2, printemps/été, p. 5‑38. DOI : https://doi.org/10.1215/quiparle.16.2.5.

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Pour citer cet article :

Elizabeth Nelson & traduit par Oliver Waine, « Les Algériens en région parisienne : entre espaces d’inclusion et d’exclusion », Métropolitiques, 2 mai 2023. URL : https://metropolitiques.eu/Les-Algeriens-en-region-parisienne-entre-espaces-d-inclusion-et-d-exclusion.html
DOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.1887

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