À Tunis, les déchets recyclables (plastique, verre, papier, aluminium…) ne disparaissent pas une fois jetés : ils circulent, se transforment, changent de mains et de statuts. À travers ces mouvements, ce sont des mondes sociaux et économiques entiers qui s’activent. En particulier, les circuits des résidus dans cette ville, de manière analogue à d’autres villes du Sud global, sont caractérisés par une forte hétérogénéité, tant en termes d’acteurs que d’échelles et de matériaux. Les filières formelles, généralement structurées par les municipalités et des entreprises privées, coexistent avec des chaînes informelles dynamiques portées par les récupérateurs et récupératrices de rue. Cette articulation instable produit ce que plusieurs travaux décrivent comme une gouvernance urbaine fragmentée (Goeiman et Rink 2024 ; Gutberlet 2016), où les frontières entre formel et informel sont sans cesse redéfinies et négociées (Jaglin et al. 2018).
En particulier, la collecte et le tri s’opèrent souvent dans des conditions précaires, particulièrement dans les quartiers populaires, où les infrastructures font défaut et où ces activités deviennent une importante source de revenu pour des populations économiquement dominées. Les filières de valorisation des déchets reposent ainsi en grande partie sur le travail quotidien de milliers de personnes, opérant dans l’ombre des dispositifs officiels de gestion urbaine et réalisant une forme spécifique « d’écologie populaire en pratique » (Hetzel et Hugues 2025), caractérisée par des logiques d’exploitation, d’interdépendance et d’invisibilisation (Chebbi 2023 ; Chebbi et Soudeni 2024 ; Bouhlel 2025).
Les formes de circulation des déchets recyclables à Tunis mettent en lumière la coexistence – parfois conflictuelle, souvent complémentaire – de circuits formels et informels, les enjeux économiques et sociaux qui les structurent et les échelles qui les caractérisent, de l’espace domestique où s’opère une première sélection des déchets jusqu’aux entrepôts industriels en périphérie de la ville. En effet, les configurations entre formel et informel s’inscrivent dans une géographie urbaine différenciée qui articule les rues et quartiers de collecte, dépôts de quartiers, ateliers périphériques, zones industrielles et décharges, et se traduisent par des inégalités socio-économiques et environnementales concrètes : répartition inégale des revenus, division genrée du travail, concentration des nuisances en marge…
L’informel, socle invisible des filières de recyclage tunisiennes
En Tunisie, le recyclage des déchets urbains repose en bonne partie sur l’immense travail de récupération assuré par les acteurs et actrices informel·les. À la base de la chaîne, les berbechas – hommes, femmes et parfois enfants – collectent quotidiennement les plastiques, métaux et cartons dans les poubelles domestiques, les trottoirs, les chantiers et les décharges. Ces matériaux passent ensuite par des collecteurs intermédiaires, dits « grossistes », eux aussi majoritairement informels, qui stockent, trient et compactent avant la revente. Installés dans des dépôts de quartier ou des hangars improvisés, ces grossistes constituent un maillon essentiel de la chaîne : ils stabilisent les flux, fixent les prix et organisent la circulation de la matière vers les usines de transformation « formelles » ou les exportateurs.
Ce système crée une interdépendance structurelle : sans l’approvisionnement constant assuré par l’informel, les filières du recyclage nationales et transnationales vers la Turquie ou l’Europe seraient largement paralysées. Mais, alors qu’il constitue le socle même de la chaîne de valorisation, le travail informel reste une activité marginale et précaire, invisibilisée par les institutions publiques et les opérateurs privés qui s’appuient sur ces circuits sans les reconnaître. Les municipalités, souvent dépourvues de moyens, délèguent implicitement aux berbechas la gestion des déchets recyclables tout en les excluant des dispositifs officiels de collecte. Les entreprises, quant à elles, bénéficient de cette main-d’œuvre flexible et bon marché sans avoir à en assumer les coûts sociaux.
Loin de représenter deux sphères séparées, dans ce secteur le formel et l’informel apparaissent imbriqués dans des relations profondément asymétriques : le premier tire profit du second, tout en maintenant ses acteurs dans une position de vulnérabilité sociale et économique, comme l’avait déjà mis en lumière Chris Birkbeck (1978) dans son étude pionnière sur les recycleurs de la décharge de Cali, en Colombie. Ces constats rejoignent des analyses développées dans les villes du Sud (Cirelli et Rosa 2018 ; Florin 2015 ; Samson 2015), qui soulignent l’imbrication constante des sphères formelles et informelles dans l’économie de recyclage, et la multiplicité des arrangements qui en découlent. Ces chevauchements – invisibles, précaires mais essentiels – assurent le fonctionnement quotidien du recyclage urbain à Tunis.
Ces zones d’interdépendances se matérialisent dans des espaces urbains bien identifiables, révélant la dimension spatiale de ces circulations, allant de la rue où les berbechas sillonnent les quartiers à la recherche des matériaux recyclables, aux points de collecte et de stockage gérés par les intermédiaires souvent installés dans les quartiers populaires, tels que la cité Ennassim ou encore Dar Fadhal, jusqu’aux usines de transformation (broyage de plastique, compactage de canettes, etc.) localisées soit dans des ateliers informels en marge de la ville, soit dans des zones industrielles formelles, comme celle d’El Mghira.
Plastique, aluminium : des circuits à géométrie variable
Les trajectoires des déchets recyclables diffèrent fortement selon la nature des matériaux. Le plastique illustre particulièrement la diversité et la complexité des circuits de recyclage à Tunis. Ce matériau peut emprunter des trajectoires très différentes selon son origine. Sur le terrain, deux chaînes coexistent souvent sans véritable articulation. D’un côté, le plastique emprunte un circuit entièrement informel reliant les berbechas, les collecteurs intermédiaires et les petits ateliers de transformation. Ce réseau repose davantage sur des relations de proximité et une économie de confiance : avances en liquide, réputation, accords oraux que sur des contrats formels, ce qui explique à la fois leur efficacité locale et leur grande vulnérabilité. De l’autre, un circuit formel et industriel s’organise autour d’entreprises comme AFREC, implantée dans la zone industrielle d’El Mghira au sud-est de Tunis. Cette société collecte principalement des déchets plastiques mais aussi de cartons, issus de zones industrielles via un système de location de bennes.
Les matériaux sont triés et transformés dans l’enceinte de l’usine grâce à un travail marqué par une importante division genrée : alors que deux hommes assurent les tâches de pesage et de manutention, cinq femmes effectuent le tri à la main afin de séparer les plastiques des autres résidus en fouillant les tas de déchets déchargés dans le grand hall de l’usine, tandis que les résidus non valorisables sont acheminés vers la grande décharge de Borj-Chakir, selon une convention entre AFREC et l’ANGED [1]. L’usine dispose également d’une unité semi-automatisée de tri, ce qui permet de traiter les déchets à un rythme plus élevé, augmentant la capacité de production quotidienne. D’après le personnel administratif qui nous a fait visiter le site, les ouvrières travaillant pour AFREC sont une vingtaine, avec un turn-over très important. Lorsque nous l’interrogeons sur la faible présence masculine, l’une d’elles affirme que les hommes n’acceptent pas de faire ce genre de travail car il est « mal payé ». Une fois le plastique récupéré, une autre femme s’occupe de l’introduire dans une machine de granulage (figure 1), qui réduit le matériau en granulés prêts à être réutilisés par l’industrie locale ou à être exportés selon le type de plastique (PET [2] ou HDPE [3]). Les deux circuits alimentent généralement le même marché : les bouteilles en PET suivent une circulation internationale, exportées principalement vers la Turquie, alors que le HDPE alimente des circuits nationaux, par exemple pour la fabrication de tubes en plastique gris destinés à divers usages.
Photo : Maha Bouhlel, février 2025.
Le cycle des métaux comme l’aluminium opère quant à lui largement dans des réseaux informels. De même que dans le cas du plastique, les berbechas collectent les canettes dans les quartiers avant de les revendre à des collecteurs intermédiaires pour stockage. Ces derniers approvisionnent ensuite des ateliers ou des usines locales de compactage, dont le statut est souvent ambigu (figure 2). Ainsi, au quartier El Hidhab (Fouchana), dans la marge urbaine du Grand Tunis, la responsable d’une unité de compactage de canettes d’aluminium décrit son activité comme relevant entièrement de l’informel : ni enregistrée, ni soumise à contrôle administratif, son entreprise fonctionne avec une machine fabriquée localement et un réseau de fournisseurs constitué presque exclusivement de collecteurs informels. Elle indique que dans certains cas, la chaîne peut être raccourcie lorsque les berbechas livrent directement aux usines, contournant ainsi les intermédiaires.
Photo : Maha Bouhlel, février 2025.
À un autre niveau, des circuits industriels plus fermés existent, comme celui opéré par PENA Tunisie, filiale du groupe PENA France [4], partenaire du secteur aéronautique et sous-traitant d’Airbus. Dans ce cas, les déchets, principalement de l’aluminium et d’autres métaux nobles issus de la production aéronautique, suivent un circuit strictement contrôlé par l’usine : tri spectrométrique, compactage puis exportation vers PENA France où ils sont refondus dans les hauts fourneaux avant d’être réintégrés dans la chaîne de production d’Airbus. Contrairement aux chaînes ouvertes et diffuses du recyclage informel, ce circuit industriel fonctionne en vase clos : les flux sont planifiés, les acteurs identifiés et les marges de négociation quasi inexistantes. Ce circuit hautement spécialisé dessine une circulation étanche, contrôlée et internationalisée, où « moins on passe par des interfaces, plus on gagne de l’argent », selon les termes du directeur d’usine lorsque nous le rencontrons en 2025.
Ces exemples soulignent que les circulations des déchets ne suivent pas un schéma unique : elles varient en fonction des matériaux, des logiques d’intérêts des acteurs impliqués et des échelles concernées, de l’économie de survie des berbechas aux flux industriels mondialisés. Selon l’origine et la nature des matériaux, elles mobilisent différemment acteurs informels (berbechas, collecteurs, petits ateliers) et formels (usines, entreprises, institutions publiques). Les premiers assurent une grande réactivité et une flexibilité d’approvisionnement, mais au prix d’une forte précarité et d’une dépendance aux fluctuations de marché, alors que les seconds obéissent à des logiques industrielles et réglementaires : localisations dans une zone industrielle, contrats, normes environnementales, conventions nationales, partenariats internationaux.
Marges de négociation et recompositions « par le bas »
De manière similaire à d’autres secteurs, tel celui du textile, l’accumulation de capital dans le domaine des déchets en Tunisie [5] s’appuie sur les savoirs, les réseaux et les formes de coopération des classes subalternes, tout en les reconfigurant. En effet, comme dans le cas des ateliers textiles (Gago 2017), les circuits du recyclage à Tunis sont organisés autour d’un travail dévalorisé et souvent féminisé, qui ne relève pourtant pas seulement de l’exploitation, mais constitue aussi un lieu d’inventivité, de négociation et de contournement. Les entretiens montrent que certains travailleurs et travailleuses de recyclage, bien que marginalisés, parviennent à se ménager des marges de manœuvre. Ces pratiques, sans remettre en cause l’architecture globale des filières industrielles, en redessinent les contours et révèlent des formes d’autonomie relative.
En particulier, certain·es berbechas parviennent à s’affranchir partiellement des grossistes en tissant des liens directs avec les usines de transformation. Ces relations, souvent construites dans la durée, reposent sur la confiance, la régularité de l’approvisionnement et la qualité du tri effectué. En réduisant le nombre d’intermédiaires, ces acteurs améliorent le contrôle sur la vente et sur les prix dans le but de stabiliser leurs revenus. D’autres stratégies consistent à se regrouper pour mutualiser le transport, l’accès à des hangars et négocier collectivement les tarifs de revente. Les formes de coopération, encore marginales mais significatives, traduisent une recherche d’autonomie et de reconnaissance économique. Elles illustrent aussi la capacité d’adaptation des berbechas face à la précarité structurelle du secteur et à l’absence de cadre réglementaire inclusif. Ces initiatives « par le bas » (Gutberlet 2016 ; Samson et al. 2022) témoignent des capacités de débrouille et de bricolage des femmes et des hommes appartenant à des catégories vulnérables, en créant des voies directes d’approvisionnement, en stabilisant certains flux, etc. Les pratiques des barbeshas, tout en s’inscrivant dans des logiques de survie, déploient ainsi des usages tactiques et des formes de détournement inventif des dispositifs institutionnels.
Repenser la gestion des déchets suppose dès lors de dépasser la simple technicité des filières pour intégrer spatialement et socialement les acteurs informels et les reconnaître comme partie intégrante de la fabrique de la ville, capables d’initiatives et d’organisations, et non comme de simples variables d’ajustement de politiques publiques. Le travail des déchets dans toutes ses formes constitue donc un secteur particulièrement éclairant pour l’analyse des inégalités sociales et économiques contemporaines, et invite à explorer les façons dont ces inégalités sont à la fois reproduites, négociées et parfois contestées au quotidien.
Bibliographie
- Birkbeck, C. 1978. « Self-employed proletarians in an informal factory : The case of Cali’s garbage dump ». World Development, vol. 6, n° 9-10, p. 1173-1185.
- Bouhlel-Abid, M. 2025. « Le rôle des « Berbechas » en Tunisie : le pilier marginalisé de l’économie circulaire ? », Vertigo [en ligne], vol. 24, n° 3.
- Bouhlel-Abid, M., Chebbi, H. et Di Cecco, S. 2025. « Immersion dans le recyclage à Tunis. Sur les traces d’un collecteur grossiste de déchets », Blog du projet Vilmouv-Villes en mouvement [en ligne].
- Chebbi, H. 2023. « Les acteurs invisibles de l’économie circulaire : construction d’un système alternatif de valorisation des déchets ménagers », Lettre de l’IRMC, n° 34 [en ligne].
- Chebbi H. et Soudeni M. 2024. « Parcours d’une femme barbécha, de la désaffiliation sociale à la résistance », Blog du projet Vilmouv-Villes en mouvement [en ligne].
- Cirelli, C. et Rosa, E. 2018. « Scavenging : Between precariousness, marginality and access to the city. The case of Roma people in Turin and Marseille », Environment and Planning A : Economy and Space, vol. 50, n° 7, p. 1407-1424.
- Florin, B. 2015. « Les récupérateurs de déchets à Casablanca : l’‟inclusion perverse” de travailleurs à la marge », Sociologie et sociétés, n° 47, p. 73-96.
- Gago, V. 2017. Neoliberalism from Below. Popular Pragmatics and Baroque Economies, Durham : Duke University Press.
- Gutberlet, J. 2016. « Ways out of the waste dilemma : Transforming communities in the Global South », RCC Perspectives, n° 3, p. 55-68.
Goeiman, J. et Rink, B. 2024. « Waste work in the Global South : Exploring activity theory as a framework for understanding distributed roles of intermediaries in Cape Town’s urban waste economy », Urban Forum, n° 36, p. 43-61. - Hetzel, M. et Hugues, F. 2025. Introduction à la sociologie de l’environnement, Paris : Armand Colin.
- Jaglin, S., Debout, L. et Salenson, I. (dir.). 2018. Du rebut à la ressource. Valorisation des déchets dans les villes du Sud, Paris : Éditions Agence française de développement.
- Maphanga, T., Grangxabe, X.S. et Madonsela, B.S. 2025. « A meta-analysis review of waste generation and collection in urban informal settlements South Africa », Discov Environ, n° 3, p. 63.
- Samson, M. 2015. « Accumulation by dispossession and the informal economy–Struggles over knowledge, being and waste at a Soweto garbage dump », Environment and Planning D : Society and Space, vol. 33, n° 5, p. 813-830.
- Samson, M., Kadyamadare, G., Ndlovu, L. et Kalina, M. 2022. « ‟Wasters, agnostics, enforcers, competitors, and community integrators” : Reclaimers, S@S, and the five types of residents in Johannesburg, South Africa », World Development, n° 150.
























