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Essais

De « la ville et l’enfant » des années 1970 à la « ville à hauteur d’enfant »

Dès les années 1970, de nombreuses recherches et expérimentations ont porté sur la place des enfants dans la ville. Ce mouvement d’ampleur, qui résonne avec le concept actuel de « ville à hauteur d’enfant », posait déjà la question de la co-construction des espaces et des rapports de pouvoir entre enfants et adultes.

À la suite des mouvements sociaux de 1968, une diversité de professionnels européens porte un intérêt spécifique aux relations entre « la ville et l’enfant ». En France, la publication de plusieurs ouvrages et numéros de revues scientifiques rythme une période intense et formalise un mouvement théorique dense et multidisciplinaire. En 1977, le numéro 10 de la revue d’anthropologie sociale Autrement, intitulé « Dans la ville des enfants… », est consacré à la relation des enfants avec leur environnement urbain et plaide pour l’essor « d’expériences-pilotes » pour l’améliorer (Dougier 1977). La même année, l’exposition La Ville & l’enfant, produite par le Centre Pompidou, a pour ambition de rendre visible le quotidien d’un « groupe social parfois oublié » (Grunfeld 1977). Source multiple et riche, le catalogue d’exposition éponyme comprend quarante-huit articles de chercheurs, majoritairement en sciences humaines. Enfin, en 1979, la discipline architecturale s’empare elle aussi, partiellement, de la question de la place des enfants en ville avec la parution d’un numéro thématique de la revue L’Architecture d’aujourd’hui : « L’enfant et son espace » (Emery 1979, voir figure 1).

Au sein de ce mouvement porté majoritairement par des sociologues, psychologues, éducateurs et pédagogues, certains concepteurs de l’espace s’intéressent également à la place des enfants dans la ville au sein de leurs pratiques. Il s’agit par exemple des architectes et designers du Group Ludic, du paysagiste Jacques Simon ou encore des urbanistes de l’agence A.U.A. Comme l’anarchiste Colin Ward en Angleterre (Ward 1979) ou l’architecte radical italien Riccardo Dalisi (Dalisi 1975), ils sont principalement issus de contre-cultures et témoignent d’approches militantes (Boëlle-Dupouy 2022).

Le point de départ partagé par ces penseurs et praticiens repose sur le constat de la séparation des enfants avec le reste de la société, via des espaces fermés qui leur sont réservés, pour les protéger et les éduquer. Il s’agit dès lors pour eux de penser et de concevoir la réintégration des enfants dans leur troisième milieu, après leur famille et leur école : la ville, et plus concrètement la rue. Les travaux qui en résultent entrent en forte résonance avec la « ville à hauteur d’enfant », expression contemporaine pour qualifier le regain d’intérêt pour les enfants et leur place au sein des espaces urbains (Rivière 2023). S’appuyant sur une thèse de doctorat en architecture (Boëlle-Dupouy 2024), cet article met en lumière les travaux et expérimentations des années 1970 en vue de mieux comprendre et donner plus de profondeur historique aux réflexions contemporaines, qui n’ont somme toute rien d’inédit.

Figure 1. « L’enfant et son espace »

Couverture de L’Architecture d’aujourd’hui, n° 204, septembre 1979.

Marie-José Chombart de Lauwe, figure majeure des années 1970

Une approche théorique majeure du mouvement est celle de Marie-José Chombart de Lauwe, psycho-sociologue française née en 1923, autrice de nombreux ouvrages et articles au sujet des enfants, de leurs représentations et de leurs relations à l’espace. Cherchant à élargir la vision que la société a des enfants, souvent réduits au jeu et à leur statut d’élèves, elle étudie « l’enfant en tant que membre de la société » (Chombart de Lauwe et al. 1976). Pour cela, elle s’appuie sur une enquête de terrain ethnographique qu’elle dirige pour le CNRS, dans cinq contextes de vie distincts : un village en milieu rural, un quartier urbain ancien et trois quartiers de grands ensembles issus de la reconstruction. La méthodologie inclut l’observation et le recueil de témoignages d’enfants pour comprendre leur relation à leur milieu (Chombart de Lauwe et al. 1978). Les résultats montrent que le rapport des enfants à leur environnement peut être « polyvalent », « ségrégué », « confondu » ou « intégré » en fonction de leur « univers de socialisation ». Ces qualificatifs sont associés à des niveaux d’appropriation de l’espace par les enfants, puis à des types de rapports avec les adultes et la communauté.

Autour de cette étude, Marie-José Chombart de Lauwe développe deux idées principales :
1. les enfants sont au cœur d’intérêts faussés des adultes, dont la véritable motivation consiste à renouer avec un ancien moi ou à convoquer une figure d’espoir ;
2. les enfants ont la capacité de s’approprier la ville. Pourtant, elle présente ces derniers comme les « victimes » (Chombart de Lauwe 2015) de l’organisation sociale qui ne pense pas leur place dans les espaces urbains ou qui les pense volontairement sans eux.

Trois niveaux d’implication des enfants dans la conception des espaces urbains

En croisant les idées formulées par Marie-José Chombart de Lauwe avec l’analyse des discours et pratiques d’architectes qui ont œuvré à la même époque, trois niveaux d’intégration des enfants dans la conception de la ville sont lisibles.

Le premier niveau est celui de la manipulation des enfants et de leur image par les adultes, et notamment ceux qui aménagent les villes. Ceux-ci utilisent les enfants comme arguments de démonstration de leurs discours, comme faire-valoir d’un propos ou encore comme preuves d’une critique. Marie-José Chombart de Lauwe montre que les enfants incarnent un système de valeurs, une image ; les enfants sont ainsi « essentialisés », « idéalisés », « mythifiés » (Chombart de Lauwe 1971), ils symbolisent la pureté, la liberté, le mouvement, l’imprévisible. Les concepteurs du corpus étudié utilisent ces images de l’enfance pour bousculer et critiquer la ville vue comme normée, rigide, figée. Ils se servent de la disparition des enfants dans la rue pour prouver la disparition de la rue elle-même. L’enfance est un argument consensuel et universel mais les enfants ne sont pas réellement les sujets du discours.

Un second niveau réunit des discours et pratiques qui s’intéressent aux besoins des enfants pour mieux concevoir la ville. Les adultes intègrent les enfants en pensant la ville pour eux, pour qu’ils puissent en faire l’expérience et se l’approprier. Ils considèrent en effet que la ville est apprenante pour eux : « L’interaction de l’enfant et de son environnement est un processus essentiel à la formation de sa personnalité, à sa socialisation » (Chombart de Lauwe 1977). Les enfants acquièrent dans cette perspective des savoir-faire urbains (Ward 1979) : les limites entre l’école, comme lieu d’éducation, et la ville, comme lieu d’apprentissage, deviennent ainsi poreuses. Les enfants prennent leur place dans la ville à travers la prise en compte de leurs besoins, notamment par l’intégration du jeu. Si les besoins des enfants sont présupposés par certains concepteurs, cela peut produire des réponses spatiales stéréotypées.

Après s’être intéressés aux enfants par leur image (niveau 1) ou pour leurs besoins (niveau 2), d’autres architectes choisissent de rencontrer les enfants pour leurs compétences (niveau 3). Ils les érigent alors en partenaires de leurs démarches, dans une relation d’égal à égal, de co-construction. Dans les années 1970, ce niveau rassemble majoritairement des pratiques alternatives et expérimentales de concepteurs qui ont besoin des enfants pour concevoir autrement la ville. Ils cherchent à s’inspirer d’eux, de leur créativité, de leur spontanéité, de leur façon de détourner l’espace, de le transformer. Une rencontre naît entre les enfants, les architectes et la rue. Marie-José Chombart de Lauwe révèle toutefois les limites de ces pratiques qui, selon elle, falsifient leurs paroles et leurs représentations de l’espace. Elle cible spécifiquement un risque de mauvaise interprétation des productions des enfants faute d’approche psychosociologique, de cadre scientifique ou encore de remise en cause des rapports de domination : « l’enfant demande à être observé en tenant compte de toutes ses caractéristiques propres, et en particulier de sa situation de dominé qui n’a pas l’habitude de la parole » (Chombart de Lauwe 1977).

La « ville à hauteur d’enfant » : héritages et réinterprétations

Ces apports théoriques, issus principalement des années 1970, constituent un préalable souvent invisibilisé dans l’histoire des enfants dans la ville, dont la naissance est généralement fixée à la Convention internationale des droits de l’enfant adoptée en 1989 par l’Assemblée générale des Nations unies. Cette convention ne constitue de fait pas un point de départ mais l’aboutissement législatif d’un mouvement d’ampleur, de prises de position et de conscience qui se sont développées dans les années 1970, notamment à travers l’action militante de chercheurs, dont Marie-José Chombart de Lauwe. La « ville à hauteur d’enfant » hérite ainsi de l’intensité de réflexions et d’actions des mondes professionnels, socio-culturels, médiatiques des années 1970. Elle peut être, à son tour, analysée à partir des trois niveaux d’implication des enfants précédemment présentés.

La manipulation à travers l’image des enfants (niveau 1) est encore très prégnante dans les discours contemporains. Le retour fantasmé des enfants au sein des espaces est notamment utilisé comme argument politique, la « ville à hauteur d’enfant » devenant un slogan. L’image des enfants s’incarne même comme un instrument électoral, associée à une nouvelle idéalisation, celle de la nature et du lien que l’enfant entretient avec elle. En parallèle et à l’inverse du mouvement « no kids », la « ville à hauteur d’enfant » apparaît pour des acteurs privés comme un marché qui promeut le « kidswashing » et en tire bénéfice, les enfants devenant des images publicitaires.

Quant à l’intégration des besoins des enfants (niveau 2), elle est incarnée en France par des réseaux coopératifs ou des structures historiques de l’éducation populaire qui font porter leur voix et celles des enfants. Ces acteurs plaident pour que les frontières de l’école et de la ville s’hybrident en accompagnant les municipalités à mettre en œuvre la « Classe dehors » ou encore des « rues aux enfants ». La prise en compte des besoins d’autonomie des enfants, dans un cadre récréatif et sécurisé, est au cœur de ces démarches qui renouvellent les liens entre les écoles et leur environnement proche.

Enfin, la co-construction avec les enfants (niveau 3) s’amplifie avec le mouvement de la « ville à hauteur d’enfant ». La figure des enfants-usagers est convoquée par un réseau de professionnels de la conception, qui leur donne la parole au sein de démarches de participation citoyenne. Ces expérimentations ne sont plus de l’ordre de la contre-culture (Boëlle-Dupouy 2022) mais inclues dans des pratiques normées de la fabrique de la ville.

Ces transpositions montrent que les deux premiers niveaux semblent être permanents et équivalents entre les deux mouvements, celui des années 1970 et celui des années 2020. Le niveau 3 en est un héritage qui se déploie largement aujourd’hui et s’institutionnalise. Deux mouvements, traversés par des discours et pratiques, à la fois similaires et renouvelés, apparaissent ainsi : « la ville et l’enfant » des années 1970 et « la ville à hauteur d’enfant » des années 2020. Séparés de cinquante années, ils présentent tous deux un retour à l’enfance. Marquées par des instabilités politiques et des crises sociales et sanitaires majeures, ces deux décennies témoignent de questionnements profonds, multidisciplinaires, professionnels et sociaux, autour de la place des enfants dans les espaces urbains.

La grille de lecture proposée dans cet article met également en lumière le nécessaire bouleversement des rapports entre les adultes et les enfants : domination, transmission ou partenariat. Pour pérenniser l’effervescence de la « ville à hauteur d’enfant », les concepteurs et les aménageurs urbains devront répondre à la question posée par Marie-José Chombart de Lauwe : « Adultes et enfants se trouvent dans un rapport de pouvoir. L’autonomisation de l’enfant, en levant ses dépendances, ôte du pouvoir aux adultes. Le supportent-ils consciemment ? » (Chombart de Lauwe 1990).

Bibliographie

  • Boëlle-Dupouy, Adélaïde 2024. « L’enfant, l’architecte et la ville : pratiques et discours à partir des ateliers de rue de Riccardo Dalisi », thèse de doctorat en architecture, Université de Toulouse.
  • Boëlle-Dupouy, Adélaïde 2022. « À l’école de la ville : contre-cultures expérimentales dans les années 1970 », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère, n° 16.
  • Chombart de Lauwe, Marie-José 2015. Résister toujours, Paris : Flammarion.
  • Chombart de Lauwe, Marie-José 1990. « L’enfant acteur social et partenaire des adultes. Nouvelles conceptions aboutissant à une transformation de son statut », Enfance, n° 43, p. 135‑140.
  • Chombart de Lauwe, Marie-José 1977. « Un intérêt ambigu, des discours piégés ! », Autrement, n° 10, p. 6‑13.
  • Chombart de Lauwe, Marie-José 1971. Un monde autre : l’enfance, Paris : Payot.
  • Chombart de Lauwe, Marie-José, Bonnin, Philippe, Mayeur, Marie, Rieunier, Catherine, Perrot, Martine et Soudière, Martin de la 1978. « Espaces d’enfants. La relation enfant-environnement, ses conflits », rapport de recherche, Paris : Ministère de la qualité de la vie. Secrétariat général du Haut Comité de l’Environnement, p. 17‑27.
  • Chombart de Lauwe, Marie-José, Bonnin, Philippe, Mayeur, Marie, Perrot, Martine et Soudière, Martin de la 1976. Enfant en-jeu : les pratiques des enfants durant leur temps libre en fonction des types d’environnement et des idéologies, Paris : Éditions du CNRS.
  • Dalisi, Riccardo 1975. Architettura d’animazione, Naples : Beniamino Carucci Editore.
  • Dougier, Henry 1977. « Dans la ville des enfants : les 6-14 ans et le pouvoir adulte : enjeux, discours, pratiques quotidiennes », Autrement, n° 10.
  • Emery, Marc 1979. « L’enfant et son espace », L’Architecture d’aujourd’hui, p. 1‑89.
  • Grunfeld, Jean-François 1977. « Un mode d’emploi pour une exposition », in La ville et l’enfant, Paris : Centre Georges Pompidou, p. 4‑9.
  • Rivière, Clément 2023. « Qu’est-ce qu’une ‟ville à hauteur d’enfant” » ? », Mouvements, n° 115, p. 139‑147.
  • Ward, Colin 1979. The Child in the City, Harmondsworth : Penguin.

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Pour citer cet article :

, « De « la ville et l’enfant » des années 1970 à la « ville à hauteur d’enfant » », Métropolitiques , 6 juillet 2026. URL : https://metropolitiques.eu/De-la-ville-et-l-enfant-des-annees-1970-a-la-ville-a-hauteur-d-enfant.html
DOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.2314

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