J’arpente depuis six ans la banlieue sud, à partir de Cachan ; la banlieue dite moche, chaotique, sans intérêt, dortoir, pas urbaine… si près et pourtant si loin du Centre ordonné, ripoliné, ses belles rengaines et son offre pléthorique de consommables en tout genre. Sans m’en lasser, je marche « comme un âne [1] », tours et détours dans toutes les directions, pour m’approprier le territoire, nouveau pour une Parisienne du nord, dans lequel j’habite maintenant : m’y retrouver, en prendre la mesure pas à pas, le regarder et le sentir, en éprouver les contrastes et la diversité. Émue par l’ampleur et la rapidité des transformations qui l’affectent, j’entreprends de le décrire sous la forme d’un recueil de peintures et de cartes réunies dans une bibliothèque : une manière d’archive, sentimentale et trouée, mais qui ambitionne malgré tout de sauver de l’oubli la diversité de ce qui disparaît dans la gueule du Grand Paris.
La promenade n’est pas toujours une partie de plaisir et le chemin est semé d’embûches. En banlieue, les panneaux de noms de rue sont facultatifs et les circulations dans les cités (ou les résidences, quand elles sont encore accessibles) sont déroutantes : je m’y perds. Les départementales sont peu accueillantes pour la piétonne et trouver comment traverser autoroutes et voies ferrées est un défi. C’est au risque de me faire écraser que je traverse ZAC ou zones d’activités. Les quartiers pavillonnaires sont déserts et les cafés bien rares. Le passage le plus agréable (parce que piéton) pour franchir le périphérique est fermé de 23 h à 6 h [2] : la coupure entre Paris et la banlieue est toujours vive ; la banlieusarde n’est pas libre de circuler à sa guise. Et pourtant, comme peintre et comme marcheuse, c’est là que j’ai trouvé mon bonheur !
L’ouvert et sans frontières
Bien enclose dans son périphérique, dense et saturée, Paris est immobile. La ville s’est stabilisée, elle ne bouge plus – peut-être encore un peu sur les bords ? – et on en a fait le tour. En banlieue, on arrive dans un chantier permanent, un grand chamboule-tout, effrayant mais attirant. Il y reste encore des vides : friches industrielles, terrains vagues, bords d’autoroute, champs abandonnés où rêver, projeter des cités radieuses ou se réfugier et se construire en douce un abri (figure 1). À la faveur du dénivelé – entre Bièvre et Seine, le terrain monte et descend –, ces espaces non bâtis ménagent parfois des échappées, ouvrant soudain sur un paysage lointain et offrant un horizon.
Photographie : I. Massenet, 2024.
La banlieue est sans limites et sans bords, un tissu déchiqueté et sans ourlets et la notion de frontières y devient vague. Je passe d’une commune ou d’un département à l’autre sans m’en apercevoir, en permanence dépaysée ; et si le bien nommé café-restaurant « Aux 3 communes » n’était pas définitivement fermé, j’aurais su si j’étais à Villejuif, à Ivry, à Vitry ou dans un endroit, bonheur utopique, où les frontières n’ont plus lieu d’être.
La couleur, le divers, l’approprié
Dès qu’on quitte l’harmonie chic et de bon goût des gris et blancs parisiens, les HBM de la ceinture donnent le ton [3]. La brique ne se cache plus et toute une variété d’ocres, jaunes, rouges, de roses et de bruns réchauffe la vue. Elle apparaît en banlieue dans les anciens programmes de logements sociaux, les édifices publics, les bâtiments d’activités et la tuile mécanique en terre cuite qui couvre la plupart des toits dans les zones pavillonnaires (figure 2).
Peintures : I. Massenet, extraits du projet Fin de banlieue(s), 2021-2023.
Dans les zones d’occupation les plus anciennes, qui se sont construites sans architectes ni urbanistes, et quand les vieux pavillons ne sont pas remplacés par des maisons clé en main toutes plus ou moins identiques, on a de belles surprises. Les matériaux y sont variés et colorés (meulière, brique, céramiques polychromes, tôles et bois peints…) et les variations d’appareillage permettent des ornements de façade toujours renouvelés. Les habitants y osent la couleur. Sur les murs, sur les volets, les portails et les clôtures, ça chatoie, c’est bigarré. Le long d’une seule rue, on peut parcourir toutes les nuances de la palette. La couleur étant la façon la plus économique et la plus simple de s’approprier son habitation, c’est souvent d’un coup de peinture que des maisons jumelées se distinguent l’une de l’autre. Il y a surtout les maçons créateurs, les constructeurs, qui se sont bâtis eux-mêmes des logis à leur convenance, châteaux minuscules, bricolages bizarres ou géniaux, pour le meilleur ou pour le pire, offrant généreusement à la passante des spectacles joyeux et divers [4] (figure 3).
Peinture et carte : I. Massenet, extraits du projet Fin de banlieue(s), 2021-2023.
Le bonheur au jardin
Que ce soit dans les jardins des pavillons, dans ceux des cités-jardins, dans les jardins ouvriers ou familiaux ou dans les jardins partagés qui font une timide apparition dans les espaces peu rentables et inutilisables par la promotion immobilière, c’est là que se déploient les univers les plus inventifs : autour de la végétation nourricière, les massifs de fleurs, les topiaires, les épouvantails, girouettes et sculptures, les cabanes et les treilles, les mares et les illuminations de Noël composent des mondes qui, parfois, sont aussi rutilants et gais que le monde dans lequel atterrit Dorothy dans le Magicien d’Oz. Dans les jardins, l’imagination est au pouvoir.
Photographie : I. Massenet, 2025.
Le rythme de la ville s’y arrête et on y prend son temps ; ils sont propices aux rencontres et les conversations s’y nouent facilement : il suffit d’un bonjour et les jardiniers sont contents de m’y promener. Un ancien cheminot, rencontré devant la porte close, me fait rentrer dans les jardins du fort d’Ivry ; il m’explique qu’ici, il trouve un dérivatif à la solitude, il est fier de me montrer sa prolifique culture de chayotes et de cheminer en compagnie jusqu’à la stèle dressée en mémoire de « Mr et Mme Gustave Marque, fondateurs des jardins ouvriers d’Ivry ». Dans les jardins familiaux de Chevilly-Larue, je bois un café avec un responsable de l’association du Saut du Loup qui me montre les parcelles jardinées collectivement « sans aucun pesticide » et m’offre les premières framboises. Dans ceux de La Fraternelle à Rungis, je fais une visite « sociologique » grâce à une jardinière qui m’apprend comment reconnaître les jardins de ceux qui vivent en collectif et de ceux qui vivent en pavillon, les jardins cultivés par des jeunes et ceux des vieux.
Dans le jardin partagé de la Pitancerie à Cachan, c’est un monsieur kurde arrivé de Syrie, qui me dit qu’ici, dans le jardin, il a trouvé son paradis sur terre. Je repars avec trois roses. À la Butte-Rouge, une femme qui aide un vieux voisin à jardiner sur une parcelle un peu délaissée, me fait visiter son minuscule « jardin à la française », qui est devenu, grâce à son travail, un joli dédale de verdure au milieu duquel elle a ménagé un espace de repos, isolé du monde. Dans les jardins (je pense surtout aux jardins familiaux de la cité haute du Plessis-Robinson, qui ont été sauvés de justesse de la destruction ou encore à ceux qui jouxtent la cité-jardin du Moulin vert à Vitry), quand on circule dans les sentiers herbeux qui desservent les petites parcelles, on est magiquement transporté ailleurs et la ville oubliée tout à coup (figure 4).
Des histoires
Je marche dans des lieux où je n’ai jamais mis les pieds et pourtant, par moments, je les reconnais : le pommier en fleur au fond de la parcelle, qui ne survivra pas à l’opération de renouvellement urbain, c’est celui sous lequel jouait le trompettiste photographié par Doisneau. Tel pavillon un peu isolé au bord d’une route fait resurgir les images d’Yves Montand en proie à des accès de delirium tremens dans Le Cercle rouge de Melville. De cette maison biscornue, aurait pu sortir le M. Hulot de Mon oncle. La Maison du roman populaire située dans les bâtiments d’une ancienne ferme à l’Haӱ-les-Roses était déjà fermée quand je la découvre. C’était pourtant évident qu’elle avait trouvé, là, sa juste place [5]. Parce que la banlieue, rien que le mot, trimbale avec lui tout une ribambelle de souvenirs de lectures, de films ou de chansons, des clichés liés au romanesque et au « populaire » qui resurgissent, ici ou là, au hasard de la promenade. Mais par-delà son potentiel fictionnel, elle est surtout un inépuisable réservoir d’histoires de vies différentes et nouvelles souvent oubliées par la grande Histoire.
À Gentilly, je rencontre un habitant des premières HBM de la commune, qui se souvient que les enfants du « 162 » allaient ramasser des têtards dans les mares au fond des anciennes carrières [6]. Le panneau rouillé (maintenant disparu) « Ponticelli Frères » aperçu dans ce qu’il reste de la zone industrielle de Vitry me rappelle l’histoire du dernier poilu, arrivé d’Italie en 1912 ou 13, les chaussures à la main pour ne pas les user, qui fondera avec ses frères une entreprise toujours florissante et dont les brodequins de guerre sont exposés au Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris. La ruine du château de la Solitude au Plessis raconte les fastes de la Belle Époque, mais surtout la révolte victorieuse en 1970 des filles mineures qui y sont recluses, expulsées de l’enseignement classique parce que enceintes, contre les conditions de vie indignes de leur internat.
À l’angle de la rue du Génie et de la rue Camélinat, sur le coteau d’Ivry, je déchiffre la plaque apposée en mémoire des travailleurs parisiens de la garde nationale qui ont été tués pendant la Commune par les Versaillais, la nuit du 3 au 4 mai 1871, à la redoute du Moulin de Saquet. Un peu plus bas, au 24 de l’avenue du Moulin-de-Saquet, vivait Georges Schwartz, résistant en Haute-Loire, médecin à Vitry de 1936 à 1970 et magnifique poète sous le nom de Paul Valet. Devant sa maison se dressait un immense érable qui, en grandissant, avait emmené haut dans ses branches les chaînes vissées sur son tronc par les soldats prussiens en 1870 pour attacher leurs chevaux [7]. Des « petites histoires », pas toujours gaies, mais qui offrent le bonheur de croiser les traces de gens qui se sont battus seuls ou collectivement pour inventer un monde meilleur.
Bonheur en sursis ?
La banlieue qui fait mon bonheur de marcheuse et de peintre est en voie de disparition : la mosaïque hétéroclite formée par les différentes époques d’occupation et les différentes activités s’efface rapidement au profit d’un tissu lisse, sans passé, plus dense et uniforme. La maison et le jardin de Paul Valet ont été rasés et l’érable coupé ; un parking remplace la Maison du Roman Populaire ; les jardins jadis productifs sont laissés à l’abandon ou disparaissent sous des constructions nouvelles ; progressivement, les logements sociaux sont murés dans la cité des Groux à Fresnes ou celle du Chaperon vert à Vitry, la transformation urbaine repoussant les populations les plus précaires toujours plus loin [8] ; la dernière blanchisserie de Cachan a brûlé, on ne mangera plus dans le restaurant portugais avec les ouvriers de l’Imprimerie du Monde à Ivry. Sur les dernières friches poussent des morceaux entiers de ville blanche à l’architecture insipide. Des regrets, mais voyons, pourquoi ? Puisqu’à tous les coins de chantiers, on nous promet le bonheur d’une vi(ll)e idéale (figure 5).
Photographie : I. Massenet, 2025.
Bibliographie
- Batchelor, D. 2001. La Peur de la couleur, Paris : Éditions Autrement.
- Cendrars, B. et Doisneau, R. 1983. La Banlieue de Paris, Paris : Denoël.
- Keating, J. 2023. « Fin de banlieue(s), une archive sentimentale », Délibéré.
- Le Corbusier. 1925. Urbanisme, Paris : Éditions Crès.
- Lichtenstein, J. 1989. La Couleur éloquente. Rhétorique et peinture à l’âge classique, Paris : Flammarion.
- Loos, A. 1913. « Ornement et crime », Les Cahiers d’aujourd’hui, n° 5, p. 247-256.
- Ozenfant, A. et Jeanneret, C.-É. 1921. « Le Purisme », L’Esprit nouveau, n° 4, p. 369-386.
- Paquot, T. 2021. « Marcher la ville », Topophile.


























