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Fanion contre le projet de méthaniseur au Perchay (PNR du Vexin français) - photo : Didier Desponds.
Débats

Comment saisir les conflictualités dans le périurbain francilien ?

Les projets d’urbanisation provoquent des conflits de formes différentes selon l’ampleur du projet et sa localisation. Cet article propose de les catégoriser selon l’opposition qui s’exprime, afin d’en mieux comprendre les ressorts.

Les espaces périurbains, en raison de leur position aux marges des grandes agglomérations, sont-ils confrontés à des formes spécifiques de conflictualité ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de préciser la notion de conflit puis de situer ces conflits dans une perspective temporelle. Depuis les années 1950-1960, la croissance démographique des agglomérations et leurs besoins en terrains aménageables ont conduit à des choix de localisation se portant sur les espaces périurbains, rendant ces derniers particulièrement sensibles en matière de conflictualité. La seconde moitié du XXe siècle offre ainsi de nombreux exemples de mutations foncières majeures, qu’il s’agisse de la réalisation de programmes d’urbanisation, de l’implantation de plateformes aéroportuaires, de lotissements pavillonnaires, de zones d’activité ou encore de nouveaux axes de transport. Ceci a parfois conduit à des formes de mobilisation plus ou moins intenses, ces projets d’aménagements modifiant les modes de vie des riverains. En parallèle, des tensions plus locales sont apparues, cristallisant des oppositions entre les pratiques de populations déjà établies et celles des nouveaux arrivants.

Le terrain étudié est celui de la couronne périurbaine de l’agglomération parisienne. Il est emblématique, par le poids de la métropole parisienne et la diversité des transformations ayant touché sa couronne périurbaine.

Au-delà de la diversité des acteurs et de la variété des motifs enclenchant la conflictualité, on peut distinguer deux grands types de conflictualités, respectivement qualifiées d’horizontales et de verticales. La mise en perspective temporelle montre quant à elle un glissement progressif des motifs de la conflictualité : de l’opposition frontale à une extension urbaine réputée incontrôlée jusqu’à la volonté de préserver un cadre de vie spécifique, dans ses dimensions à la fois paysagères et sociales.

Une dynamique francilienne propice aux conflictualités

La population de l’aire urbaine de Paris a fortement augmenté depuis les années 1970 (Bretagnolle 2015), qu’il s’agisse de l’agglomération proprement dite ou de l’ensemble de la couronne périurbaine (figure 1). Le développement des villes nouvelles a contribué à renforcer ce phénomène, celles-ci générant à leur tour leurs propres zones d’influence (Desponds et Auclair 2017) dans des espaces simultanément en cours de rurbanisation. Ces greffes urbaines ont constitué des exemples emblématiques de projets d’aménagement engagés au niveau étatique, sans concertation locale. Ils ont conduit à des formes de conflictualité résultant de l’accaparement du foncier agricole (tableau 1). De la même manière, l’implantation d’infrastructures aéroportuaires (Subra 2014) a débouché sur ce qu’il nomme « conflit d’aménagement », le plus souvent vouées à l’échec compte tenu des rapports de force.

Figure 1. Évolution de la population résidant dans l’aire urbaine de Paris (agglomération et couronne périurbaine) entre 1968 et 2021

Conflictualités verticales et conflictualités horizontales

Les grands projets d’aménagement répondent à des logiques verticales : les décisions proviennent du niveau étatique, ou de projets d’investissements portés par de grandes entreprises. Les « conflits d’aménagement » analysés par Philippe Subra (2014, 2016) renvoient à ces derniers. Mais cette première forme de conflictualité ne doit pas faire oublier la multiplicité des conflits plus locaux, qui résultent de logiques plus horizontales (Desponds et Auclair 2016). Les conflictualités verticales tendent à opposer des riverains déjà installés et plus ou moins organisés à un aménageur/constructeur public ou privé, dont l’action modifiera en profondeur les cadres de la vie quotidienne. Les conflictualités horizontales, quant à elles, mettent aux prises des usagers concurrents de l’espace périurbain, à propos de pratiques considérées comme incompatibles entre elles. Elles résultent de désaccords entre des groupes d’habitants ou des élus locaux aux intérêts divergents, qui conduisent à diverses formes de mobilisations. Ces micro-conflits sont les plus fréquents, mais ils sont généralement ignorés par la presse nationale. Les appréhender nécessite par conséquent de recourir à la presse locale (Torre et Lefranc 2006).

Tableau 1. Exemples de conflictualités verticales (en gras) ou horizontales (en italique) : un croisement d’acteurs et de motifs

Réalisation : D. Desponds.

Exploitant cette mine d’informations, Ségolène Darly (2008) a mis en évidence quatre motifs principaux de conflits dans le périurbain francilien : ceux causés par les infrastructures (aéroports, routes, établissements publics, éoliennes), ceux causés par des sites industriels dangereux (déchets, carrières), ceux causés par l’urbanisme (POS, extension du bâti, zonages de patrimonialisation) et ceux causés par des troubles de voisinage (installation de caravanes, chasse, etc.). Les deux premières catégories peuvent être assimilées à des conflits verticaux, les deux autres à des conflits horizontaux. L’exploitation de ce corpus [1] lui a également permis de mettre en évidence une fréquence plus élevée de conflits dans les Yvelines ou en Essonne, comparativement à la Seine-et-Marne et au Val-d’Oise, ce qui a conduit à identifier trois figures territoriales de la conflictualité : celle de territoires sous pression environnementale, celle de territoires à forte résistance identitaire et celle de territoires de conflictualité occasionnelle. Toutes renvoient aux modes de gouvernance et aux capacités de mobilisation des populations résidentes (tableau 1).

Dans une logique voisine, mais s’inscrivant dans une approche globale, les travaux de Joan Martinez Alier [2] (2002) ont débouché sur la mise en œuvre d’un Atlas des luttes environnementales, documenté à partir de 2011 et qui cherche à établir des liens entre économie, écologie et luttes sociales. Ce travail a mis en lumière le fait que les territoires où résident les populations les plus défavorisées sont souvent les plus affectés par la dégradation de l’environnement. Si les conflits enregistrés dans cet atlas sont souvent de forte intensité et suscitent des échos dans la presse nationale, ceux mis en lumière par Ségolène Darly se situent à des échelles plus locales et ne débouchent pas sur des impacts de même puissance.

Préservation sociale et attention au cadre de vie : de nouveaux motifs de conflictualité

Il peut paraître illusoire de procéder à un recensement exhaustif des types de conflits nés au sein des espaces périurbains franciliens. Le tableau 1 vise à proposer des exemples, en les classant selon un croisement entre motifs de leur déclenchement et acteurs impliqués.

Les conflits d’aménagement résultant des projets d’implantation d’infrastructures lourdes, par exemple l’extension de l’aéroport Paris-CDG [3] ou, plus anciennement, des réalisations urbanistiques ambitieuses, telles que les villes nouvelles (Vadelorge 2014), peuvent paraître classiques. La question de la préservation du foncier agricole n’en demeure pas moins un sujet d’actualité, comme l’attestent les mobilisations contre l’artificialisation du Triangle de Gonesse (Le Roy 2019 ; Kokabi 2021 ; Tonnelat 2021).

Néanmoins, de nouveaux points de crispation apparaissent, qui s’inscrivent dans une volonté des populations résidentes de préserver un entre-soi social associé à la qualité du cadre de vie. Pour le premier aspect, ressort de façon récurrente la crainte d’implantation de logements sociaux [4], perçus comme un risque de déstabilisation du tissu social (Desponds 2016 ; Fauconnier 2020). Cette inquiétude résulte du renforcement de l’implantation des catégories socialement aisées dans les espaces périurbains (Raymond 2005 ; Berger 2011 ; Charmes 2011). L’application de la loi SRU s’est fréquemment heurtée à des tentatives d’évitement de la part d’élus locaux sensibles aux arguments de leurs électeurs, comme l’a pointé Grégoire Fauconnier (2020) pour les Yvelines.

En parallèle de cette dimension socio-résidentielle, se développent de nombreux micro-conflits (Melé 2013) visant à préserver la qualité de vie. Ces derniers peuvent par exemple porter sur le refus de l’implantation d’éoliennes [5] ou d’unités de méthanisation [6]. Sur ces deux points, les arguments s’appuient fréquemment sur les chartes des parcs naturels régionaux (PNR), perçues comme des garde-fous permettant de se préserver de transformations indésirables (Desponds 2013). Une sensibilité croissante semble en outre apparaître par rapport aux nuisances sonores liées au trafic aérien, que celles-ci résultent des flux liés aux plateformes majeures que constituent Paris-Orly et surtout Paris-CDG, mais aussi de façon moins intense, des petits aérodromes franciliens. La DIRAP (Défense des intérêts des riverains de l’aérodrome de Pontoise), association créée le 5 juillet 2001 qui s’engage contre les nuisances sonores liées à l’aviation civile de loisirs, joue sur ce point un rôle de vigie destiné à faire remonter les doléances des populations riveraines [7]. Ces actions peuvent être interprétées comme une tentative des habitants de préserver, voire de valoriser un « capital environnemental » (Beaurain et al. 2017 ; Richard et Tommasi 2017). Des études approfondies s’appuyant sur une approche qualitative permettraient de savoir si celles-ci proviennent de ménages anciennement installés ou de nouveaux arrivants, de représentants des catégories aisées ou de catégories plus populaires.

Figure 2. Commune du Perchay (PNR du Vexin français) : fanions contre le projet de méthaniseur

Photo : D. Desponds, décembre 2025.

Figure 3. Commune du Breuil-Bois-Robert (Yvelines) : banderole contre le projet de LGV Paris-Normandie

Photo : D. Desponds, décembre 2025.

Les conflictualités permettent d’aborder localement les enjeux de l’urbanisation et de saisir la manière dont les groupes sociaux résidents s’organisent pour s’en défendre lorsqu’ils estiment que leurs intérêts sont menacés. Ceci suppose de prendre en compte les représentations qu’ils se font de leur territoire de vie, les moyens qu’ils déploient pour faire valoir leur position. Doivent être aussi pris en compte, les modes de régulation mis en œuvre pour résoudre le conflit, ce dernier s’inscrivant dans une temporalité plus ou moins longue selon des phases successives d’émergence, de tension, d’arbitrage, d’apaisement.

Passant d’une opposition frontale à des protestations plus feutrées qui défendent la qualité d’un cadre de vie, les conflits sont devenus plus locaux au fil du temps, révélant les rapports complexes et fluctuants que les sociétés entretiennent avec leurs espaces. En cela, ils méritent la plus grande attention. Il serait souhaitable, dans la continuité de l’Atlas des luttes environnementales (Martinez Alier 2014) de mettre en place des bases de données géoréférencées pour les recenser avec exactitude et permettre de les interroger selon différents axes (motifs, parties prenantes, évolution dans la durée, outils de mobilisation, recours juridiques, modalités de résolution, etc.). Un tel outil permettrait en outre d’identifier et de comparer de nouvelles formes de conflictualité.

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Pour citer cet article :

, « Comment saisir les conflictualités dans le périurbain francilien ? », Métropolitiques , 4 juin 2026. URL : https://metropolitiques.eu/Comment-saisir-les-conflictualites-dans-le-periurbain-francilien.html
DOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.2302

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