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Essais

Les multiples enjeux de la végétalisation des cours d’école

Bien-être, santé, jeu libre, inclusion ou construction du lien social : la dynamique contemporaine de végétalisation des cours d’école ouvre un ensemble de perspectives, constituant selon Romain et Sylvain Wagnon un bon terrain d’expérimentation pour les politiques de transition écologique.

La végétalisation des cours d’école s’impose depuis quelques années comme un levier des politiques éducatives. Portée par de nombreuses collectivités locales, cette dynamique peut résulter d’une prise de conscience écologique et citoyenne des élus locaux, mais aussi d’une nécessité liée à l’impossibilité de vivre et d’habiter les espaces scolaires dans leur état actuel, en contexte de réchauffement climatique. Elle incarne une volonté de réintroduire le vivant – végétation, arbres et sols perméables – dans des environnements jusqu’ici dominés par le béton et l’asphalte, souvent réduits à leur fonction utilitaire. Ce mouvement dépasse désormais le cadre expérimental pour devenir un véritable enjeu de transformation des espaces scolaires et des territoires.

Si la légitimité de cette démarche semble acquise, face à l’urgence climatique, à la dégradation de la biodiversité ou encore à la nécessité de repenser l’école, la question de sa mise en œuvre se pose : comment réussir une opération de végétalisation qui ne se limite pas à verdir, mais transforme durablement les pratiques éducatives, les usages sociaux et l’aménagement des espaces scolaires ? Comment faire de cette transformation un projet partagé et cohérent ? Il ne s’agit en effet pas simplement d’aménager différemment des espaces scolaires extérieurs, mais de redéfinir des finalités éducatives, sociales et politiques à partir d’un espace trop longtemps marginalisé : la cour d’école (Cagni 2022).

Les bénéfices de la végétalisation des cours d’école

Débitumer, désimperméabiliser, renaturer… Ces termes, autrefois techniques, s’ancrent aujourd’hui dans une vision plus large de la transformation urbaine et scolaire (I4CE 2016). Longtemps dominée par l’asphalte, la cour d’école peut devenir un îlot de fraîcheur, un refuge de biodiversité, un espace de rencontre et d’expérimentation (Pautard 2021). Cette approche est notamment structurée par le programme RECRE porté par l’Ademe et le bureau d’études TRIBU, qui encourage la renaturation des cours d’école comme levier d’adaptation au changement climatique et d’amélioration du cadre de vie scolaire (Ademe et TRIBU 2023). La végétalisation joue ici un rôle majeur : en remplaçant le bitume par des sols perméables et des surfaces végétalisées, elle permet de réduire les îlots de chaleur, d’apporter de l’ombre grâce aux arbres et de créer un microclimat plus respirable. Au-delà de ces effets climatiques, l’introduction de plantes, d’arbustes et de jardins favorise le retour d’insectes, d’oiseaux et de petites formes de vie, transformant la cour en un véritable refuge de biodiversité (Clergeau et Machon 2014).

La végétalisation des cours d’école constitue dans cette perspective un véritable enjeu de santé et de bien-être. En remplaçant le béton par des sols perméables, de la végétation et des arbres, elle améliore la qualité de l’air, réduit les îlots de chaleur et protège la santé physique des enfants et des adultes. Mais son impact va au-delà : la présence de nature favorise le calme, réduit le stress, stimule la concentration et améliore les performances cognitives des élèves, tout en créant un cadre plus agréable et plus sain pour l’ensemble de la communauté éducative (Humbeeck et al. 2019).

Les cours végétalisées contribuent aussi à la gestion des eaux pluviales en mettant en place des trames vertes et brunes, c’est-à-dire des continuités de végétation qui relient différents espaces et favorisent la circulation de l’eau, la biodiversité et la fraîcheur en ville. Elles réduisent la pollution atmosphérique et renforcent la résilience urbaine face aux dérèglements climatiques. En même temps, elles peuvent devenir des lieux éducatifs : jardins scolaires et plantations sensibilisent les élèves à l’alimentation durable, à la consommation responsable et à la préservation du vivant. Ces aménagements stimulent aussi la motricité, l’imaginaire, les jeux libres et la créativité, tout en offrant des opportunités d’apprentissage en plein air fondées sur l’exploration et l’expérimentation.

Un défi éducatif et politique

Depuis la fin du XIXe siècle, la cour structure la vie scolaire comme un lieu de socialisation, de défoulement et de jeux, en contraste, voire en opposition avec la salle de classe dédiée aux apprentissages intellectuels (Delalande 2001 ; Barrera 2016).

Longtemps cantonnée à un rôle de re-création entre deux séances en classe et pensée comme une pause imposée au sein d’un temps scolaire normé, la cour d’école est aujourd’hui reconnue comme un lieu d’apprentissage à part entière, propice à la mise en œuvre de pédagogies actives et à l’émergence d’une « école dehors » au sein même des établissements scolaires. La cour végétalisée devient alors un outil pour repenser la forme et les rythmes scolaires, mais aussi la relation au corps. La végétalisation permet de réinventer la cour d’école en lui conférant un rôle central dans le développement intellectuel, corporel et émotionnel des élèves. Sortir de la salle de classe pour apprendre redonne une place essentielle aux espaces extérieurs dans le projet éducatif. De plus en plus expérimentée en France, la « classe dehors » vise à diversifier les situations d’apprentissage, à renforcer le lien avec l’environnement et à favoriser l’autonomie et la coopération entre élèves. Dans ce contexte, la cour végétalisée devient un support pédagogique à part entière, un lieu d’expérimentation scientifique, artistique ou sensorielle, et un cadre privilégié pour la curiosité et la créativité.

Dans ces espaces repensés, le jeu n’est plus cantonné à quelques tracés peints sur du bitume. Il devient mouvement, exploration, interaction. Branchages, cabanes, troncs, buttes, matériaux naturels : tout invite à une activité physique plus riche et à une stimulation sensorielle et émotionnelle. Le jeu libre et créatif, souvent sous-estimé, trouve ici une place centrale dans la construction de soi, du lien social et des apprentissages.

Une cour pour toutes et tous

La question de l’accessibilité et de l’inclusion est centrale dans la réflexion sur la végétalisation des cours d’école. La répartition de l’espace dans les cours interroge en effet profondément la manière dont l’espace scolaire reflète, et parfois renforce, les inégalités sociales, de genre ou de capacité (Maruéjouls-Benoit 2022) : l’observation de nombreuses cours d’école montre que l’organisation spatiale tend à reproduire des hiérarchies implicites : centralité du terrain de football, marginalisation des filles ou des enfants en situation de handicap, absence de zones calmes (Morin-Messabel 2013).

Pour répondre à ces enjeux, il est essentiel de concevoir des espaces inclusifs et sécurisés pour tous les élèves. Cela passe par l’introduction de zones de jeux variées, d’espaces de détente et de socialisation, ainsi que par une collaboration étroite entre enseignants, élèves, parents et architectes. Végétaliser une cour, c’est donc aussi la rendre plus accessible. Loin de l’uniformité bétonnée, les aménagements doivent intégrer la diversité des besoins : mobilité réduite, troubles sensoriels, différences d’attention… Concevoir des jeux accessibles, des parcours adaptés, des zones de calme, c’est garantir que chaque enfant, quelles que soient ses capacités, ait accès à la découverte et à l’autonomie (Mazalto 2017).

Un lieu d’expression et de créativité ouvert vers l’extérieur

Mais la cour végétalisée n’est pas seulement un espace de jeu ou de détente : elle peut devenir un lieu d’expression artistique, théâtrale et musicale, où les élèves peuvent développer leur créativité et leur sensibilité (Sanz Alonso et Zuazagoitia Rey-Baltar 2023). Les activités artistiques en plein air permettent d’explorer de nouvelles formes d’apprentissage et de renforcer le lien entre nature et culture. Offrir aux enfants la possibilité de peindre dehors, de jouer du théâtre sous un arbre ou une scène verte, de faire de la musique en plein air, c’est leur permettre de tisser un lien sensible avec leur environnement, d’explorer d’autres formes de langage et de se découvrir autrement.

Ces pratiques contribuent à l’émergence d’une culture scolaire plus ouverte, où la sensibilité a sa place. Elles favorisent aussi une meilleure appropriation de l’espace : une cour investie par des créations devient un espace vivant. Là encore, la végétalisation ne vaut que si elle s’accompagne d’une animation pérenne et d’une ouverture à la pluralité des usages.

Une cour végétalisée réussie ne s’arrête d’ailleurs pas au seuil de l’établissement, mais s’inscrit dans un écosystème plus large (quartier, ville, territoire). Sa conception peut être l’occasion de retisser des liens entre l’école et son environnement : implication des familles, participation d’associations locales, collaborations avec les services municipaux, événements partagés… Cette ouverture est d’autant plus intéressante que l’école est souvent perçue par les parents comme une institution close, voire opaque (IGEN 2006). Dans plusieurs villes, comme Paris et Lille, des initiatives récentes visent à ouvrir les cours d’écoles le week-end et en dehors du temps scolaire, offrant aux parents et habitants de l’environnement proche des espaces de rencontre, de détente et de respiration en cœur de ville. Faire de la cour un espace commun, ouvert à la coconstruction, à l’usage partagé et à la participation citoyenne, c’est redonner à l’école un rôle dans la vie du territoire. C’est un enjeu majeur pour demain : la cour d’école devient alors un point d’ancrage pour la communauté éducative au sens large, un lieu de socialisation intergénérationnelle et un micro-laboratoire de démocratie locale, où se tissent des liens entre enfants, familles, associations et riverains.

À chaque école sa cour végétalisée

Il n’existe pas de modèle de cour idéale : chaque projet doit partir du terrain, de l’histoire de l’école, de ses contraintes, de ses usagers, de ses ressources. Entre la cour « Oasis », pensée comme un projet systémique (biodiversité, gestion de l’eau, inclusion), la cour « buissonnière », plus spontanée, ou encore la « cour aventure », plus libre et sensorielle, les possibilités sont multiples (CAUE 75 ; CAUE Occitanie). Ce pluralisme est une richesse : l’enjeu est de construire des espaces adaptables, évolutifs, capables d’accompagner les changements de pratiques et les nouveaux usages. La cour doit être un support d’innovation, et non un cadre rigide figé dans une vision idéalisée de la nature (A’urba 2021).

À travers les nombreuses observations et analyses que nous avons menées dans des établissements scolaires en France et en Belgique, il apparaît que la réussite d’un projet de végétalisation repose sur cette pluralité d’approches, à la croisée de l’urbanisme, de la pédagogie, du design inclusif et de l’engagement citoyen (Wagnon et Wagnon 2025). Mais si chaque cour végétalisée est unique, les projets qui réussissent partagent un même fil rouge : la conviction que l’espace extérieur de l’école est un lieu de vie, d’éducation et d’émancipation.

La cour verte, accueillante, éducative, créative et inclusive n’est pas une utopie. Elle est déjà à l’œuvre, dans des centaines d’établissements qui ont osé repenser leur espace en profondeur. En conjuguant les ambitions écologiques, éducatives et sociales, la végétalisation des cours de récréation ouvre un horizon d’actions collectives ; elle redonne du sens à l’école et propose une manière concrète d’habiter plus justement son territoire, dès l’enfance.

Un défi éducatif, écologique et citoyen

La végétalisation des cours d’école n’est donc pas qu’une opération technique, mais un véritable projet de société qui engage l’éducation, l’aménagement des villes et la relation entre enfants, adultes et nature. Transformer la cour en espace de vie et d’apprentissage, c’est ouvrir la voie à une école plus inclusive et plus résiliente, capable de préparer les générations futures aux défis écologiques, sociaux et culturels.

Si la loi « Climat et résilience » de 2021 encourage la désimperméabilisation et la végétalisation des espaces urbains, son application effective dans les cours d’école dépend surtout des initiatives locales et de l’engagement des collectivités. Là où les enseignants, élèves, parents et collectivités participent à la conception, les cours deviennent de véritables laboratoires vivants, porteurs d’usages multiples et durables.

Reste une question de justice territoriale : comment garantir que la transition écologique de l’école ne devienne pas un nouveau facteur d’inégalité ? Entre écoles urbaines et rurales, entre communes riches et moins dotées, l’accès aux ressources est très inégal. Il ne s’agit pas d’imposer un modèle unique de cour d’école, mais de garantir à chaque territoire les moyens d’inventer des solutions adaptées à son contexte. L’enjeu des prochaines années sera de transformer l’expérimentation locale en politique publique nationale, afin que la cour végétalisée soit à la fois un outil éducatif, écologique et social, partagé par tous. À l’approche des élections municipales, cet objectif interpelle directement les collectivités : les cours d’école pourraient bien devenir un terrain concret d’engagement pour les politiques locales de transition écologique et d’égalité territoriale.

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Pour citer cet article :

& , « Les multiples enjeux de la végétalisation des cours d’école », Métropolitiques , 22 janvier 2026. URL : https://metropolitiques.eu/Les-multiples-enjeux-de-la-vegetalisation-des-cours-d-ecole.html
DOI : https://doi.org/10.56698/metropolitiques.2248

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Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS

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